Amitié

Deux belles histoires, racontées par les dessins et les mots d’Emmanuel Guibert. Dans un de ces deux livres, il fait le récit de l’enfance de son ami américain, Alan. Dans l’autre, c’est l’histoire de sa guerre en Europe, qu’Alan présente par ces mots: « Quand j’ai eu 18 ans, Uncle Sam m’a dit qu’il aimerait bien mettre un uniforme sur mon dos pour aller combattre un gars qui s’appelait Adolf. Ce que j’ai fait. »
Deux très belles oeuvres, qu’on peut lire et relire.
Une belle rencontre pour moi.

Mais je pense que j’aime autant ces deux livres que la façon dont ils sont nés. Leur écriture est l’histoire et le fruit d’une profonde amitié, commencée tardivement et vécue d’autant plus intensément, entre Alan et Emmanuel.
La lecture de la préface de « La guerre d’Alan » est en soi un vrai bonheur. Deux pages où tout est dit sobrement sur l’amitié, le temps qu’on donne, qu’on prend pour être ensemble, le temps qu’il ne faut pas perdre, la constance toujours, même (ou surtout) quand la vie se fait plus dure, et la fidélité jusqu’au bout du chemin. La fidélité au-delà du temps, par l’art, cet art de raconter des choses si simples mais si uniques et ainsi les rendre éternelles.
Voici un passage de cette préface que j’ai eu envie de vous lire:J’ai rencontré Alan Cope par hasard, en lui demandant mon chemin dans la rue. C’était en juin 1994, il avait soixante-neuf ans et moi trente. Il vivait avec sa femme sur l’île de Ré, où je mettais les pieds pour la première fois. L’amitié nous est tombée dessus.
Alan était né en Californie en 1925 dans la ville d’Alhambra, faubourg de Los Angeles. Il avait grandi à Pasadena et Santa Barbara. Il avait fait la guerre en Europe. Après guerre, il était venu s’installer en France et n’était plus retourné aux Etats-Unis. Il avait travaillé comme employé civil pour l’armée américaine, en France et en Allemagne. Depuis sa retraite, il vivait dans l’île.
Quelques jours après notre rencontre, un après-midi, il a commencé à me raconter des épisodes de sa guerre. Nous faisions des allées et venues sur une plage, le long de l’océan. Il parlait bien, j’écoutais bien. Ses anecdotes, hormis deux ou trois, n’avaient rien de spectaculaire. Elles n’évoquaient que de très loin ce que les films ou les récits de la seconde guerre mondiale m’avaient appris. Pourtant, elles me captivaient par leur accent de vérité. Je voyais littéralement ce qu’il disait. Quand il a interrompu son récit, je lui ai proposé : « Faisons des livres. Vous raconterez, je dessinerai. »
Alan avait un jardin à un kilomètre de sa maison. C’est là, dans un petit chalet rouge et blanc, que nous avons commencé à enregistrer son témoignage sur un magnétophone à cassettes. Nous étions heureux d’avoir trouvé une bonne raison de passer du temps ensemble. A la fin de ce mois de juin, j’avais déjà quelques heures d’enregistrement, et l’envie ferme de continuer. Dès septembre, j’étais de retour. On a repris nos conversations. Nous étions devenus importants l’un pour l’autre.
On ne savait pas qu’on n’aurait que cinq ans pour être amis, mais on a fait comme si on le savait. On n’a pas perdu notre temps. On a nagé, fait du vélo, jardiné, vu des films, écouté des disques, joué du piano, cuisiné, échangé des dizaines et des dizaines de lettres, de coups de fil, de cassettes et de dessins. On a conversé éperdument. On ne s’est jamais engueulé* ni éloigné.

* s’engueuler: se disputer (argot)

C’est aussi un vrai bonheur d’écouter cette émission de radio avec Emmanuel Guibert, dont voici un petit extrait:Transcription:
– Donc on est dans la gare de La Rochelle, là, on vient d’arriver. Et Alan m’attendait généralement plus ou moins planqué (1) derrière un pilier, là. Et on allait rejoindre sa Volkswagen orange, qui était un peu sa marque de fabrique (2) dans l’île: il était connu comme l’Américain à la Coccinelle (3) orange. Et à l’arrière, il y avait son chien, Cherokee, sur une peau de bête, qui était en train de se… de se léchouiller (4) le bas-ventre. Et puis on grimpait dans la voiture et on partait ensemble pour l’île. Et on allait vers le pont (5), vers la mer, ce qu’on va faire en empruntant la bagnole (6) qu’on va louer là.
– Très américain, Alan ?
– Alan, c’était un Américain pour les Européens et c’était devenu un Européen pour les Américains. Comme beaucoup d’exilés, il était pas vraiment… plus vraiment d’un bord et pas vraiment de l’autre. Et il avait d’américain, de prime abord (7), pour les… pour les gens de l’île, sa pointe d’accent (8), ses blue-jeans un peu tire-bouchonnants (9), ses grosses canadiennes (10) l’hiver, ses chemises à carreaux. Et puis… Et puis il avait, j’imagine, d’européen pour les Américains qui venaient le voir, toutes les habitudes de vie, toute la culture qu’il s’était forgée en vivant ici depuis l’âge de vingt… de vingt-deux ans, sans… sans discontinuer.
Donc en fait, ce 16 juin 1994, j’étais avec mon père et on montait tous les deux cette rue. Et c’est en arrivant là que je l’ai aperçu pour la première fois. Il était en train de scier du bois devant sa porte. Et je me suis approché de lui et je lui ai dit… enfin, à vrai dire, je me suis approché de lui pour lui poser une question sur mon chemin (11). Mais au fond, si je suis allé le voir, c’est parce que j’avais envie de passer un peu de temps dans cette maison et peut-être d’en savoir un peu plus. Et donc, je lui ai dit: « Pardon monsieur, la rue de la République » ou « la place de la République (12) », et on a discuté un bon quart d’heure (13), en fait. Et j’ai perçu tout de suite que c’était quelqu’un de très singulier et que j’aimerais bien passer du temps avec lui.
– C’est un coup de foudre (14) ?
– C’est un coup de foudre, oui.

Quelques détails:
1. planqué: caché. (style familier). Se planquer = se cacher.
2. sa marque de fabrique: son signe particulier, ce qui le différencie de tous les autres.
3. une Coccinelle: c’est le nom donné à ce modèle de voiture allemande qui a été si populaire, d’après le nom du petit insecte rouge à pois noirs.
4. se léchouiller: se verbe n’existe pas, il est fabriqué à partir de « se lécher ».
5. L’île de Ré est maintenant reliée au continent par un beau pont.
6. une bagnole: une voiture (argot)
7. de prime abord: au premier contact.
8. une pointe d’accent: un très léger accent
9. tire-bouchonnant: on utilise ce mot pour décrire un pantalon qui fait des plis en bas, sur les chaussures, parce qu’il est un peu trop long. Il n’est pas bien lisse et tire-bouchonne.
10. une canadienne: c’est une grosse veste.
11. demander son chemin: se renseigner sur la route à prendre quand on est perdu.
12. la rue de la République: toutes les villes françaises ( ou presque) ont une rue de la République, souvent une des rues principales, en écho à l’histoire du pays, pour souligner l’importance de l’abolition de la royauté.
13. un bon quart-d’heure: plus d’un quart d’heure.
14. un coup de foudre: en général, on l’utilise à propos de gens qui tombent amoureux l’un de l’autre. Ici, cela souligne la force de cette amitié. (On peut aussi avoir un coup de foudre pour un lieu, pour un livre, un film, etc…)

Le temps de lire


Il fait mauvais temps.
Un temps à ne pas mettre le nez dehors.
Un temps à prendre son temps.
Un temps propice à la lecture.

Transcription:
– Je suis en train de lire La couleur des rêves, de Rose Tremain.
– C’est un auteur (1) que vous connaissiez ?
– Pas du tout ! Je l’ai découvert en allant à la bibliothèque, la… la semaine dernière.
– Vous empruntez souvent des livres là-bas ?
– Oui, tout le temps.
– Qu’est-ce que vous aimez lire ? Quel genre de livres vous aimez lire ?
– J’aime beaucoup les livres historiques, et puis quelques policiers aussi.
– Là, en l’occurence (2), c’est un… c’est un policier ?
– Non, pas du tout. C’est l’histoire d’un couple qui va en Nouvelle Zélande pour trouver de l’or. C’est un livre qui… qui me plaît beaucoup.
– Ça vous plaît. Qu’est-ce qui… qu’est-ce qui vous plaît dans ce livre ?
– Bah c’est-à-dire que c’est une histoire qui est pas ordinaire, disons. Et puis, c’est bien écrit. Donc j’avoue que je suis assez tentée d’arriver à la fin pour savoir exactement ce qui va se passer.
– Est-ce que vous avez toujours lu ?
– Plus ou moins. Pas plus que moins à la limite (3) quand j’étais en activité (4), mais depuis que je suis à la retraite, oui, beaucoup.
– Et enfant par exemple, vous aimiez lire ?
– J’avoue que j’ai pas tellement de souvenirs de mon enfance. Comme j’ai… Comme je vais souvent à la bibliothèque, j’ai l’occasion de… de rencontrer des… des classes d’enfants qui viennent. Je trouve effectivement qu’on leur permet d’accéder à la lecture d’une manière sans doute plus importante que nous, on (5) ne le faisait à notre époque. Et moi-même, je vais lire des histoires aux enfants dans les écoles maternelles (6).
– Comment ils réagissent, les enfants, à ça ?
– Ils posent beaucoup de questions, ce qui est très bien, à mon avis, comme ça, ça leur permet d’apprendre un certain nombre de choses. Ils sont, oui, vraiment très vivants, très dynamiques.
– Est-ce que ça vous donne envie, vous, de… d’écrire par exemple ?
– Non, pas du tout. Je vois pas du tout comment on peut raconter une histoire avec tant d’imprévu, de… de surprises. J’ai du mal à le… à l’imaginer.
– Ça vous impressionne ?
– Oui, un peu, oui.
– Est-ce que vous sacralisez le livre, par exemple ?
– J’ai toujours fini mes livres, même ceux qui me plaisaient pas.
– Alors là, vous êtes impatiente. Il vous reste combien de pages ?
– Oh, il doit plus m’en rester beaucoup ! Une cinquantaine.
– Faut pas regarder le dernier mot, hein !
– Ah, non, non, non ! Ça, surtout pas ! Faut pas (7). Parce qu’après, on est déçu. Je l’ai fait une fois et depuis, je l’ai jamais refait.

Quelques détails:
1. un auteur: ce nom est toujours masculin mais il s’applique à tout écrivain, homme ou femme. Depuis quelque temps cependant, on trouve l’orthographe: une auteure, au  nom de l’égalité hommes-femmes.
2. en l’occurence: dans le cas présent / dans la situation présente.
3. à la limite: à la rigueur / je veux bien l’admettre
4. être en activité: à propos d’une personne, cela signifie qu’elle travaille, qu’elle  est dans la vie active.
5. que nous on le faisait… : à l’oral, c’est tout à fait naturel de mélanger nous et on. Normalement, d’un point de vue strictement grammatical, on devrait dire: …que nous, nous ne le faisions à notre époque. Mais c’est d’un niveau de langue plus soutenu, plus écrit.
6. une école maternelle: les enfants français peuvent être scolarisés dès l’âge de 3 ans, en maternelle, avec de vrais professeurs des écoles formés pour ça. Cette dame va lire des histoires aux petits bénévolement.
7. Faut pas: il ne faut pas. (style familier, à cause de l’omission du pronom il, très courante.)

Deux façons de parler très naturelles à l’oral:
– Utiliser « ça » et non pas « cela »: ça vous plaît ? / ça vous donne envie… ? / ça leur permet… / ça vous impressionne ? (Cela est d’un niveau de langue soutenu et avant tout écrit.)

– Mélanger « nous » et « on » dans une même phrase.
C’est même devenu tellement courant que ça se lit sur internet:

Ce qui est surprenant dans le titre, c’est l’emploi de « que l’on » (qui est soutenu), au lieu du très ordinaire « qu’on », qui serait plus cohérent ici puisque le mélange « on » et « nous » est plus familier.

Pour récapituler, voici tout ce qu’on pourrait dire:
– que l’on inflige à ses cheveux. (le plus correct grammaticalement et le plus soutenu)
– qu’on inflige à ses cheveux. (tournure impersonnelle tout à fait correcte)
– que nous infligeons à nos cheveux. (tournure plus personnelle, qui nous implique davantage et parfaitement correcte aussi)

– que l’on inflige à nos cheveux: cette phrase est correcte si ce « on » désigne quelqu’un d’extérieur, quelqu’un d’autre qui n’est pas « nous ». Or, en lisant la suite, on se rend bien compte que ce n’est pas le cas ici: On fait des gestes qui nuisent à nos cheveux. Ici, il est évident que on est utilisé à la place de nous, et non pas pour désigner quelqu’un d’autre.

Et pour conclure, de toute façon, « infliger une erreur » n’est pas très français !
A la place, ce serait plutôt: Les erreurs que nous faisons avec nos cheveux. Ou encore: Les mauvais traitements que nous infligeons à nos cheveux.