On fait une cabane ?

Cet épisode de la série Bref ne ressemble pas tout à fait aux autres. L’humour y est plus mitigé, emprunt d’une légère amertume et au fond cache une certaine poésie. Légèreté de l’amour à ses débuts. Puis retour à la réalité quand on n’est pas capable d’aller plus loin ensemble. Jamais facile de rompre avec la personne qui nous semblait représenter le plus au monde.

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Transcription:
Bref, la première fois que j’ai vraiment été en couple, c’était avec mon ex.
Un jour, elle m’a dit: « Tu fais quoi ce soir ? » (1)
J’ai dit: « Rien. »
Elle m’a dit: « Moi non plus. »
J’ai dit: « On le fait ensemble ? »
Elle m’a dit: « OK »

Voilà. Etre en couple pour moi, c’est pas se marier, emménager ensemble, ou changer de statut facebook, c’est décider que quand on n’a rien à faire, on le fait à deux.
La première fois qu’on n’a rien fait ensemble, on n’a rien fait. Mais c’était bien, parce qu’on était amoureux. Les dix fois suivantes, on s’est avoué des trucs (2).
« Des fois dans ma tête… une voix… qui va vite. »
La onzième fois, on a rigolé (3).
Et puis un jour: « Viens, on fait une cabane (4). »
« Oui ! »
On a fait les gamins (5).
« Bonjour madame, c’est très beau chez vous. »
« C’est pas chez moi, c’est chez l’Ours. »
« Chut ! (6) »

Quand tu es en couple, tu retombes en enfance. On passait nos journées à jouer.
« Hop ! »
On jouait avec la nourriture.
« Je vais appeler l’Ours. »
On regardait des films qui font peur en mangeant des bonbons. On jouait à chat (7), à la barbichette (8) et à n’importe quoi.
« Attends. Allo oui ? Oui, bah j’arriverai à 8 heures lundi. C’est pas très grave (9). Mais arrête (10) ! Oui, voilà, au revoir. Tu m’as embêtée (11), je vais appeler l’Ours. »
C’était les meilleurs moments. Et puis un jour, on a trop fait les adultes.
« Putain (12), mais grandis, quoi ! »
« Tu sais quoi ? Je t’ai jamais aimée. »
« Attends, c’est pas ce que je voulais dire ».

Allez, viens ! »
Bref, on était des gamins.

« Putain, mais tu es con (13) ! Tu es comme les gamins des fois, putain ! »
« Ça va, c’est… »
« Elle aime pas trop, elle. »

Quelques détails:
1.Tu fais quoi ce soir ?: question uniquement orale, familière. De façon neutre, on dit: Qu’est-ce que tu fais ce soir ? L’autre forme interrogative: Que fais-tu ce soir ? est d’un style plus soutenu, qu’on entend très peu à l’oral).
2. des trucs: des choses (familier)
3. rigoler: rire (familier)
4. une cabane: tous les enfants jouent à se construire des cabanes, avec n’importe quoi.
5. faire les gamins: faire les enfants, donc ne pas se comporter comme des adultes mais comme des enfants qui jouent.
6. Chut: c’est l’onomatopée avec laquelle on demande le silence.
7. jouer à chat: c’est se courir après pour s’attraper, comme un chat court après les souris.
8. jouer à la barbichette: on se tient mutuellement le menton et on dit cette comptine: « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette. Le premier de nous deux qui rira aura une tapette. » c’est ce qu’on voit juste avant de démarrer la vidéo. Le but, c’est de ne pas rire. Sinon, on reçoit une petite tape (une tapette) sur la joue. La barbichette, c’est une petite barbe. Jeu d’enfant classique.
9. c’est pas très grave: ce n’est pas vraiment un problème / ça ne fait rien.
10. Arrête !: normalement, on ne prononce pas le « e » final. Mais quand on veut insister parce qu’on est énervé par exemple, on prononce toutes les syllabes de ce mot, en insistant même sur la dernière.
11. embêter quelqu’un: taquiner quelqu’un, lui faire quelque chose qui lui déplaît légèrement. (familier). Les garçons jouent souvent à embêter les filles ! (ou l’inverse.)
12. Putain ! : exclamation qui exprime des émotions comme l’agacement ou la surprise, etc… (courant mais plutôt vulgaire, à ne pas dire dans n’importe quelle situation.)
13. con: ici, c’est vraiment une insulte. (vulgaire et pas gentil du tout !)

Chapeau bas

Il y a les films qu’on voit dès qu’ils sortent au cinéma.
Il y a ceux qu’on a ratés pour des raisons diverses et pour lesquels on s’est dit: « ça ne fait rien, je le regarderai quand il sortira en DVD ». Et puis on oublie. Et un jour, par hasard, en feuilletant le programme de la télé, ils sont là. Alors s’asseoir, parce que dans le fond on est disponible et regarder, enfin.
Hier soir, sur Arte, j’ai vu Le scaphandre et le papillon. Enfin. Après tout le monde. Mais avec les mêmes sentiments.

Un si beau film, tiré du livre de Jean-Dominique Bauby, victime d’un AVC* et qui a raconté comment on sort d’un coma qui vous laisse enfermé dans le scaphandre de votre corps, définitivement. Privé de tous ces mots qu’on dit et écrit tout seul mais habités par eux, ces mots relayés par des gens formidables qui se font vos interprètes.
Un si beau film, loin du pathétique, avec toutes ces voix si belles, voix intérieure de cet homme, voix d’enfants, de femmes aimées, d’un père qui a vieilli, d’un ami pour la vie.
Un si beau film, loin du chagrin dans le fond, avec toutes ces images comme perçues de l’intérieur du scaphandre, ou filmées sur des plages du nord, d’enfants qui continuent à jouer et chanter pour ce père abîmé. Des images de ce qui ne sera jamais plus et celles d’un présent impensable mais si simplement réel. Des images si sobres.


La bande annonce est ici.

Transcription:
– Regarde, il se réveille !
Docteur! Docteur !
– Je sais à quel point tout ça est difficile pour vous.
Vous ne m’entendez pas ?
– Vous souffrez de… de ce qu’on appelle un Locked-in syndrom.

– Je sais que vous pouvez cligner des yeux. Alors vous allez cligner une fois pour oui, deux fois pour non.

J’ai eu une attaque. Je vais retrouver la parole, je vais retrouver la mémoire.

– Ça va aller, monsieur Bauby, ça va aller.
Ça va aller!
– Il comprend tout. Il comprend tout.

L’imagination et la mémoire sont mes deux seuls moyens de m’évader de mon scaphandre.

– Au sujet du livre…
– Ah oui, il a… il a conclu un contrat avec nous.
– … il voudrait le faire.
– Mais il parle ? Je croyais qu’il pouvait pas parler.
– Il… il parle. Il s’exprime d’une certaine manière.

Aujourd’hui, il me semble que toute mon existence n’aura été qu’un enchaînement de petits ratages.

– Envoyez-moi un baiser.
Qu’est-ce qu’elle est belle !
– Allez !

Les chances qu’on n’a pas voulu saisir. Les instants de bonheur qu’on a laissé s’envoler. Etais-je aveugle et sourd ? Ou bien fallait-il nécessairement la lumière d’un malheur pour m’éclairer sur ma vraie nature ?

– Il faut vous accrocher à l’humain qui est en vous. Et vous survivrez.

Je peux imaginer n’importe quoi, n’importe qui, n’importe où, vivre mes rêves d’enfant.
– Il m’entend ?
Ça ne doit pas être facile pour un père de parler à un fils quand on sait trop bien qu’il ne va pas vous répondre.
– Tu es l’homme le plus surprenant que j’aie jamais rencontré.
Maintenant, je veux me souvenir de moi tel que j’étais.

* un AVC: un accident vasculaire cérébral.
* Chapeau bas: cette expression sert à exprimer son admiration.
Au-delà de la leçon de vie de cette histoire, je suis admirative de la façon dont le cinéaste l’a racontée, avec sa caméra et une si belle lumière.