Comment s’écrivent les polars

Trois auteurs français à succès.
Des polars qui se vendent à des millions d’exemplaires.
Des lecteurs fidèles, impatients de lire chacun de leurs nouveaux romans. (Peut-être êtes-vous un de ces lecteurs.)
Mais des façons de travailler propres à chacun de ces écrivains, qui ont en commun d’avoir commencé, dès l’enfance, par aimer lire et raconter des histoires.
Les voici ici qui en parlent ensemble. Ils nous offrent en quelque sorte l’envers du décor en nous emmenant dans les coulisses de l’écriture. (Cet entretien est sous-titré en français directement, donc j’ai juste ajouté quelques explications.) J’espère que cette vidéo est accessible dans votre pays !

Voici aussi le lien direct, au cas ça bloque !

Des explications :

  1. un canevas : à propos d’un roman, il s’agit d’un plan déjà assez précis de ce qui va être raconté et qui va servir de base. C’est comme la trame, terme employé aussi. Ces termes viennent de l’univers de la couture, de la tapisserie, de la broderie, du tissage E,n gros, c’est ce qui sert de support au travail réalisé avec des aiguilles, d’où cette idée de support d’un travail d’écriture, de création.
  2. bien ficelé : bien conçu, bien construit. On parle d’une histoire, d’une intrigue bien ficelée, d’un scénario bien ficelé. (plutôt familier). On peut dire par exemple : J’ai adoré ce film. L’histoire est vraiment bien ficelée.
  3. Bob Morane : toute une série de romans avec pour héros Bob Morane, mi-aventurier et mi-espion, publiés à partir des années 1950 et adaptés plus tard en bandes dessinées. On dit par exemple : Ado, il a lu tous les Bob Morane.
  4. je m’en suis tapé un paquet : un paquet = beaucoup (familier). Se taper quelque chose : normalement, cela indique qu’on a été obligé de faire quelque chose, qu’on a dû subir quelque chose. Ici, cela signifie qu’il a lu énormément de Bob Morane. (familier)
    Par exemple :
    J’ai dû me taper un dinner très ennuyeux avec mes voisins pour ne pas avoir l’air trop asocial !
    – Il s’est tapé tout le boulot. Les autres l’ont peu aidé.
  5. et pas que : et pas seulement
  6. lire un Picsou : un Picsou Magazine = des magazines de bandes dessinées avec les personnages de Disney (Donald Duck, son oncle Picsou, etc.)
  7. une fois, voire deux fois : … et même deux fois
  8. tenir la route : être bien fait, être cohérent (familier)
  9. un premier jet : la première tentative dans l’écriture d’un texte, d’un roman, d’une dissertation. On emploie aussi cette expression à propos d’un dessin par exemple. Ces premiers essais seront ensuite corrigés et améliorés.
    Ce n’est qu’un premier jet, mais ça te donne une idée de ce que je veux faire.
  10. de la merde : très nul, qui ne vaut rien (plutôt vulgaire, mais très employé!)
  11. un bouquin : un livre (familier)
  12. Comment ça ? : on pose cette question quand on ne comprend pas quelque chose, quand on est vraiment surpris par ce qu’on nous raconte ou explique. (style oral). Par exemple :
     » Il n’est pas encore là. »
     » Comment ça ? Il n’était pas censé arriver ce matin ?
    « 
  13. Et encore. : En disant ça, on indique que ce qu’on vient de dire est probablement en-deçà de la réalité.
    Par exemple : Il devait avoir 15-16 ans. Et encore. (= je n’en suis pas sûr du tout, c’était probablement moins.)
    Ici, Michel Bussi nuance et corrige une affirmation de Bernard Minier. Voici l’extrait :
    BM : En revanche, ce qui est développé, c’est les dialogues, non ? Comme dans un scénario.
    MB : Et encore. Même pas.
    = Il ne développe même pas ses dialogues à ce stade de l’écriture. Il avait parlé avant de simples « éléments de dialogue. »
    Il aurait pu ne pas dire « même pas », la signification aurait été la même.
  14. samedis, dimanches et fêtes : les fêtes sont les jours fériés. C’est l’expression consacrée pour parler des jours de repos auxquels on a droit.
  15. tu as pris un mauvais pli : tu as pris une mauvaise habitude. On ne dit jamais le contraire : un bon pli n’existe pas !
    Mais on emploie l’expression : prendre le pli, qui signifie qu’on s’habitue à quelque chose qui nous est imposé.
    Par exemple : Ici, on se lève très tôt. Il va falloir que tu prennes le pli.
  16. un bosseur : quelqu’un qui bosse = qui travaille (familier)
  17. dans ma baraque : dans ma maison (argot)
  18. être en déplacement : voyager pour son travail, donc ne pas être chez soi ni au bureau.
    Il est en déplacement cette semaine. Il vous contactera à son retour.
    Ce poste implique de nombreux déplacements à l’étranger.
    Avec le Covid, les déplacements sont devenus rares !
  19. siroter un cocktail : boire lentement un cocktail, en prenant bien son temps pour le savourer. On emploie souvent ce verbe à propos d’un vin, d’un alcool, d’un apéritif par exemple. Mais on peut aussi siroter une boisson fraîche, un jus de fruit. Mais en général, on ne sirote pas un verre d’eau !

Un polar = un roman policier (un peu familier mais c’est devenu aussi utilisé que l’expression complète.)
On dit aussi : un policier. (Il lit beaucoup de policiers / de romans policiers / de polars.)

A bientôt. Bonne suite de vacances pour ceux qui en ont.

Le beau monde

Le beau monde. C’est exactement l’inverse du milieu dans lequel vit Alice, en Normandie, un milieu simple, où les fins de mois peuvent être difficiles, où les petits boulots sont nécessaires. Alice travaille dans une pâtisserie. Elle travaille aussi la laine, les tissus, les matières, les teintures, pour son plaisir, toute seule. Elle rêve d’entrer dans une école d’arts appliqués, à Paris, pour y apprendre les métiers de la couture, de la broderie. Le beau monde, c’est celui d’Antoine, un monde aisé et dans lequel on parle avec aisance, et beaucoup, dans lequel on sait quelles écoles il faut choisir, dans lequel on voyage, se cultive, où on apprend très tôt à être à l’aise partout. Cela n’empêche pas qu’Antoine cherche lui aussi sa place, en photographiant un monde qui n’est pas le sien, en aimant Alice, en suscitant son amour. Mais peut-on vraiment passer d’un milieu social à un autre comme ça ? Et que deviennent ces amours de jeunesse où chacun est en train de se construire ?

Je trouve ce film très beau, porté par Ana Girardot, au jeu si subtil. Quelle magnifique jeune femme elle incarne ici ! Elle rend très émouvant cet apprentissage tenace du monde que fait Alice. Elle rend aussi très juste son apprentissage dans son école parisienne – c’est passionnant de la suivre dans ses explorations, en regardant ses mains et en écoutant les mots qu’elle apprend à poser sur son cheminement, guidée dans ses créations par des professeurs sans complaisance et des amis bienveillants.

Comme la bande annonce ne me semble vraiment pas donner une idée juste de ce film, j’ai eu envie de garder plutôt quelques passages, parmi d’autres, qui me touchent. Dans cette histoire, les mots et les émotions sont justes, les relations sociales, amicales, amoureuses sont finement observées et dépeintes, les images sont belles, sans tape à l’oeil, aux couleurs de l’océan, des fleurs mais aussi du quotidien ordinaire, que ce soit dans un HLM ou une demeure bougeoise. Une histoire simple. Alice, à la fois fragile et forte, qui pose des questions essentielles. Je n’aime pas trop ce mot devenu cliché, mais ici, il prend tout son sens : lumineuse, Alice est lumineuse.

– Quoi, c’est pour moi ? Qu’est-ce que c’est ? Oh !
– Ça m’a beaucoup aidée, la lettre (1). J’ai… Je suis rentrée dans mon école.
– Vraiment ? Je suis ravie (2) pour vous. Il fait un peu chaud pour la porter maintenant, mais merci beaucoup, c’est très gentil. Et ce sont vos amis, dehors, dans la voiture ?
– Oui, oui. Ils m’attendent.
– Alors c’est bien. Paris, l’année prochaine! Ça va vous changer. (3)
– Bah oui!
– Vous avez trouvé un logement ?
– Non, pas encore. J’aurais jamais dû amener cette écharpe. C’est horrible !

– Alice, c’est terrible. Elle est béate (4), on dirait qu’elle ne vit qu’à travers ton frère.
– Moi, je l’aime bien. Je trouve qu’elle a quelque chose d’intense. Et puis, faut voir d’où elle vient. Ça doit pas être évident. Ah, je te jure, si tu voyais sa mère (5) !
– Dieu merci (6), on n’a pas encore eu droit (7) aux présentations.
– J’aime pas que tu dises ça.
– Non. Non, non. Je veux bien voir sa famille. Mais déjà Alice, je sais pas quoi lui dire. Elle me regarde toujours comme si c’était la première fois qu’elle me voyait. Tu sais, je fais de mon mieux pour l’aider. Je suis sûre qu’elle fera une excellente petite main (8).
– Il a besoin d’une fille douce, Antoine. Maya, elle le rendait dingue.

– Antoine ? Vous êtes là ?
– Ça va, je me suis pas fait mal.
– Tant mieux. Tu es rentrée seule ?
– Antoine s’est arrêté à côté pour faire des photos. Je vais le rejoindre.
– Tu veux que je t’accompagne ?
– Non, non, c’est gentil. Je vais prendre un vélo.
– Alice, regarde ta mère. Ne bougez plus. Super. Christiane, vous pouvez me regarder ?

  1. la lettre : il s’agit d’une lettre de motivation où Alice devait expliquer son intérêt pour l’école d’art où elle souhaitait entrer.
  2. ravie : très contente (dans un style soutenu)
  3. ça va vous changer : ça va être un grand changement.
  4. être béat(e) : rester sans rien dire tellement on admire quelqu’un. C’est plutôt péjoratif à cause de cette implication de passivité.
  5. Si tu voyais sa mère ! : cette remarque est péjorative = Tu ne peux même pas imaginer comment est sa mère! (La mère d’Alice incarne le milieu modeste qui est le sien.)
  6. Dieu merci : langage très précieux, typique d’un milieu social aisé, cultivé et traditionnel.
  7. on n’a pas encore eu droit à… : cela ne s’est pas encore produit. Ici, elle veut dire qu’elle n’a pas encore été obligée de rencontrer la famille d’Alice.
  8. une petite main : cette expression désigne une couturière qualifiée mais qui est au service d’un grand couturier, une exécutante.

– J’aime bien les fleurs au bord des champs. C’est le bordel (1). Ça donne l’impression que c’était comme ça avant qu’on y soit.
– Qui, on ?
– Les humains.
– Ah ! Les humains. Nos amis les humains… Quoi ?
– C’est comme tu le dis (2).
Rodolphe m’a dit que tu étais à HEC (3). C’est bien, non ?
– Ah ouais, c’est bien. Mais je suis pas très heureux en vérité (4).
– Pourquoi ?
– Je fais de la photo depuis longtemps et j’ai envie d’en faire vraiment. Et tu vas en faire quoi, de tes fleurs ?
– Je vais essayer de les interpréter. On nous demande ça tout le temps, de dire ce qu’on aime et traduire ce qu’on ressent.
– Ça te plaît ?
– Ouais. Mais j’ai l’impression que c’est comme si une porte s’était ouverte sur un monde immense.

  1. le bordel : le bazar, le désordre (très familier)
  2. c’est comme tu le dis = c’est la façon dont tu le dis qui me fait sourire
  3. HEC : une grande école de commerce française, Hautes Etudes Commerciales.
  4. en vérité : en fait (langage plus soutenu)

– Rouge géranium ? C’est un rouge orangé. C’est beau ! Les mains, c’est le plus important si tu veux avoir l’air chic, si tu veux faire bien (1) devant ta belle-mère. C’est beau, alors, à leur maison ?
– Tout est beau. Ils ont l’air de trouver ça normal. Moi, j’aimerais juste m’asseoir, regarder. Et écouter.
– Il est canon (2), Antoine !
– Hum. Et Kevin, ça va ?
– Je sais pas. C’est vrai qu’il était pas bien (3), ces derniers temps (4). On se voit pas mal (5), en fait.
– Et il m’en veut ? (6)
– On sait pas au juste (7) ce qu’il ressent, je dirais. Mais ces derniers temps, c’est vrai, il picolait (8) pas mal.
– Ah bon ?
– En fait, Alice, on a une histoire (9) ensemble. Mais tu sais, c’est pas très… sérieux, hein. De temps en temps. On s’en est même pas rendu compte, c’était déjà arrivé. On aime bien coucher ensemble en fait. Et toi, tu es amoureuse ! Tu as les mains bouillantes. C’est le signe.

  1. faire bien : faire bonne impression
  2. il est canon : il est super beau ! (familier). On peut le dire aussi d’une femme : Elle est canon.
  3. il n’était pas bien = il n’allait pas bien, il était malheureux
  4. ces derniers temps : récemment
  5. on se voit pas mal : on se voit souvent (familier)
  6. en vouloir à quelqu’un : être fâché contre quelqu’un, ne pas lui pardonner quelque chose
  7. on ne sait pas au juste = on ne sait pas vraiment
  8. picoler : boire de l’alcool, trop d’alcool (argot)
  9. avoir une histoire avec quelqu’un : sortir avec quelqu’un, avoir des relations amoureuses, envisagées comme passagères, pas nécessairement très durables.

Ce film est disponible sur France TV, jusqu’au 30 avril. (Vous devrez subir plusieurs longues secondes de pub avant !)
Il existe aussi en DVD.