Tombouctou

Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? Voltaire

Timbuktu

Il y a un mois, en décembre, nous avons vu Timbuktu, un film bouleversant et d’une sobriété magnifique. J’ose à peine employer le terme « magnifique » puisque l’histoire est celle des habitants de Tombouctou au Mali qui ont vécu sous le joug des islamistes de 2012 à 2013 à peu près. Abderrahmane Sissako a voulu que nous sachions tout cela et avec ses moyens d’artiste, il en a fait une oeuvre universelle contre tous les obscurantismes, contre le fanatisme, contre la violence des hommes envers leurs semblables pour des raisons absurdes et indignes, contre la barbarie qui pervertit la beauté de toute existence humaine.

Je garde dans les yeux les couleurs du désert et du regard d’une petite fille joyeuse et paisible à qui on enlève son avenir, la résistance d’une femme, voilée, à qui on veut aussi imposer de vendre ses poissons en cachant ses mains dans des gants, la joie de chanter et jouer de la musique punie par la lapidation, la dignité et la sagesse de cet imam qui oppose les mots aux armes à l’intérieur de la mosquée, la place de misère et d’asservissement faite aux femmes.

Je garde en mémoire ce mélange de dureté et d’humour, car oui, il y a ces moments légers d’humanité où on sourit en voyant une folle grandiose arpenter les rues sans voile, sans que personne n’ose intervenir, en voyant danser magnifiquement mais en secret un des djihadistes, souvenir de sa vie passée, en regardant tous ces petits arrangements des chefs eux-mêmes avec les interdictions (de fumer par exemple), en regardant un habitant qui bataille avec l’ourlet de son pantalon pour respecter la longueur imposée, en assistant à un match de foot sublime, où des gamins jouent sans ballon puisque c’est interdit !

La bande annonce est ici.

Il faut écouter Abderrahmane Sissako.
Voici un extrait de ce qu’il disait au Festival de Cannes en juin.
Ou juste le son: A. Sissako

Transcription :
– L’être humain n’est pas seulement une chose, ce n’est pas seulement ça ou rien. Je pense que dans chaque être, il y a une complexité, il y a… il y a le mal, mais il y a le bien aussi. Donc je pense que c’est important de se dire qu’un djihadiste, c’est quelqu’un qui nous ressemble aussi en fait, et que… qui certainement, à un moment de sa vie, a basculé dans quelque chose. Et à partir de ce moment-là, quand on raconte une histoire, on essaie de l’humaniser, maximum possible (1). Quand il y a une barbarie, il faut que, à côté de ça, on puisse voir une fragilité, à chaque instant. Et pour moi, il était important que cette scène se termine par une phrase que je donne à l’acteur djihadiste (2), c’est-à-dire quand il dit… Je pense que c’est pas normal, bon, mais… (Il est submergé par l’émotion et pleure.)
– La fatigue, l’émotion. Madame au premier rang, vous vouliez poser une.. On reviendra peut-être à la… ça va ?
– Je devrais pas pleurer, mais bon… Peut-être que aussi, je pleure à la place des autres aussi, c’est ça, de ceux qui ont vécu véritablement, qui ont eu une réelle souffrance, parce que après, nous, on s’approprie tout quand même, hein. C’est ça qui est… Après, tout revient à moi, à l’équipe, etc. On devient ceux qui ont eu le courage de faire ce film, ceux qui sont forts, etc. Mais le vrai courage, c’est ceux qui vivent, qui ont vécu en tout cas au quotidien ces moments-là et qu’ils n’ont pas vécu un jour, deux jours. Ils ont vécu. Ils ont fait une… un combat silencieux. Tombouctou a été libérée pas par SERVAL, c’est une armée. Mais la vraie libération, c’est ceux qui sont restés, quotidiennement, qui chantant dans leur tête une musique qu’on leur a interdit de chanter. C’est ça, le combat, pour moi.
Parler d’un… de l’esthétisme, de son esthétisme entre guillemets, qui est la chose qui me fait le plus peur d’ailleurs, dans le cinéma, quand on devient esthétisant et quand on utilise…
[…]
Oui, mais je comprends vraiment, votre question est positive, hein, mais moi j’ai peur de ça. Et après, en même temps, je me sens très libre parce que je considère tout simplement que le cinéma, c’est un langage et que on le parle avec sa propre intonation. C’est comme une langue, hein. Moi, je suis pas… Le français n’est pas ma langue, disons, maternelle, donc je la parlerai toujours avec cet accent, qui est mon accent. Le cinéma, c’est pareil.

Quelques détails :
1. maximum possible : normalement, on dit plutôt : au maximum / autant que possible.
2. Dans la phrase à laquelle il fait référence, le djihadiste dit qu’il comprend que l’enfant de cet homme qu’il condamne à mort va beaucoup souffrir parce qu’elle sera orpheline. On sent qu’il comprend qu’elle sera une victime de ces conflits d’adultes. Mais il demande à l’interprète qui est là de ne pas traduire sa phrase à cet homme qui l’implore. Un moment où s’exprime donc toute cette ambiguïté et l’absence de réelle communication entre ces deux hommes.

Si vous voulez écouter la conférence de presse en entier, elle est ici. Il y explique aussi comment il a travaillé, comment il a trouvé les interprètes de son film. Et comment il conçoit son métier de cinéaste, qui a la responsabilité de dire tout cela avec son art, au service des autres. C’est passionnant.

EntretienEt pour finir, cet entretien à lire dans Télérama.

Transhumance

Hiver nomade1

J’étais en train de terminer ce billet mercredi matin quand les nouvelles terribles de l’assassinat des journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo ont commencé à tomber. Ce billet parlait de lenteur, de tranquillité, à la suite d’un beau documentaire sur lequel j’étais tombée quelques jours auparavant et qui m’avait emmenée sur des chemins et des petites routes de Suisse, aux côtés d’un grand troupeau de moutons, en plein hiver. Surprise car pour moi, la transhumance était synonyme d’été. Mais là, froid, neige, brume et silence. Voyage en compagnie d’un berger, d’une jeune bergère et de leurs chiens très habiles à conduire ce grand troupeau. Voyage d’un autre temps, très bien filmé. En voici un petit écho sonore. Quel dommage que vous ne puissiez pas voir ces images paisibles!

Transhumance

Transcription :
– Akem, viens, Akem ! Il y a combien de moutons, là, en tout ?
– Huit cents.
– 800 ! On dirait pas du tout, hein ! On dirait qu’il y en a nettement moins (1).
– Si vous les comptez, peut-être vous en trouverez nettement plus !
– Ah ouais ?
– C’est la première fois que vous voyez un troupeau de moutons ?
– Non, bah le voisin, là-bas en bas, il en a, des moutons. Donc c’est pas la première fois.
– Non, mais je parle d’un troupeau de transhumance.
– Non. Alors de… Oui. Oui, vu que déjà je sais pas ce que ça veut dire le mot transhumance.
– Vous savez pas ce que ça veut dire ?
– Pardon ?
– Transhumance ?
– Ouais ?
– Ça veut dire un déplacement d’un point à un autre, c’est un voyage.
– OK. Mais il y a un but défini ou bien…
– Alors le but, c’est de les faire… de les engraisser, de les faire manger. Et après, ils sont destinés à la consommation. Donc ils sont mangés.
– Les moutons.
– Oui.
– Vous faites ça pour combien de temps ?
– Quatre mois.
– Pendant quatre mois.
– Là, c’est la période morte, un peu, où la végétation est en repos. On glane (2) tout ce qui… tous les résidus, tout ce qui est resté.
– Ouais, ouais.
– Tout ce qui n’a pas pu être fauché ou récolté.

– Non, mais des jeunes, tu en connais qui… qui vont faire ce métier ?
– Non, malheureusement non.
– Ça va se perdre, ça. Ça va se perdre (3).
– Ouais. Oui, parce qu’il faut quand même… C’est une présence (4) quand même…
[…]
– Vingt-quatre heures sur vingt-quatre (5) avec le troupeau.
– Bah la semaine, c’est…
– Tu as pas de samedis, tu as pas de dimanches.
– Tu peux pas prendre de congés (6), hein.
– Et puis il faut être à tous les temps (7), je pense c’est comme un marin.
– Ouais.
– Il y avait beaucoup d’Italiens qui passaient chez nous avant. Que des Italiens.
– Ouais, parce que c’est vraiment une tradition bergamasque (8), tu vois. En fin de compte, j’ai commencé comme ça, avec des Bergamasques, en transhumance, pour apprendre. J’étais avec Piero Salmodeli. Alors, il parlait pas un mot de français, donc j’ai dû me mettre à (9) l’italien. Mais après, il était tellement content de moi – pourtant, j’étais à l’aide, moi, tu vois, alors j’étais […]. Alors après, il m’appelait l’Américain parce que je me débrouillais de partout (10), j’allais chercher la botte de paille, j’allais faire les courses, alors il était content. Puis en plus, j’étais motivé, quoi, parce que c’était quelque chose qui me tenait à cœur (11). Mais qu’est-ce que j’ai pu me prendre comme bordées (12), parce qu’ils sont… ils sont durs, les Bergamasques, hein ! En plus, pour le premier hiver, on buvait du lait, on allait chercher du lait dans la ferme, puis on mangeait du lard et puis… et puis du fromage, et puis terminé, hein ! On faisait même pas un feu !
– Même pas un feu !
– Non, on mangeait même pas chaud.
– Tu avais quel âge ?
– Bah j’avais vingt ans. Maintenant, ça fait quoi ? Trente-deux ans que je fais ça.
– Trente-deux ans ?
– Donc je tiens encore la route ! (13) Et puis…
– Tu as fait la première moitié !
– Tu en as encore pour… encore vingt ans !

– Oh Carole !
– Ouais !
– On passe par là, parce que le gars là, il veut pas qu’on traverse ses parcelles (14) là-bas.
– Ah, ils font chier (15), hein !

Des détails :
1. nettement moins / nettement plus : beaucoup moins / beaucoup plus.
2.Glaner : ramasser les épis de blé qui restent dans les champs après la moisson.
3. se perdre : ici, cela signifie disparaître. On peut l’employer à propos de traditions, de savoirs, de connaissances, de compétences par exemple.
4. C’est une présence : cela signifie que le berger est obligé d’être présent tout le temps.
5. 24 heures sur 24 : de la même façon, on dit : 7 jours sur 7.
6. des congés : des vacances.
7. Il faut être à tous les temps : cette phrase est un peu bancale. Il vaudrait mieux dire : Il faut être là par tous les temps, c’est-à-dire quelle que soit la météo.
8. Bergamasque : de la région de Bergame, en Italie.
9. Se mettre à quelque chose : commencer à faire quelque chose. Par exemple : il s’est mis au footing. / Il s’est mis au jardinage. / Elle s’est mise au bricolage.
10. De partout : il faut dire simplement partout.
11. Tenir à cœur : être important pour quelqu’un. En général, on l’utilise de la manière suivante, dans cet ordre : Que ses clients soient contents, c’est quelque chose qui lui tient à cœur. / Il fait tout pour ses clients. Ça lui tient à cœur.
On peut aussi utiliser l’expression avoir à cœur de + verbe : Il a à cœur de bien faire / de satisfaire ses clients.
12. Une bordée : en général, on parle d’une bordée d’injures, une bordée de coups, pour indiquer un nombre important de coups, d’injures.
13. Tenir encore la route : être encore en forme et capable.
14. Une parcelle : un morceau de terrain, dont les limites sont bien définies et qui appartient à quelqu’un.
15. Ils font chier : Ils nous cassent les pieds, ils sont pénibles. (C’est une insulte, peu polie évidemment.)