Dans un nuage de fumée

Fumer Cinéma

Dimanche matin: j’écoute le début de la conversation entre Sophie Marceau et Rebecca Manzoni à la radio. Elles fument toutes les deux. Je me dit que c’est surprenant de démarrer une émission comme ça. Je ne vis pas entourée de fumeurs. Autour de moi, dans le fond, seuls mes étudiants fument, dehors, dès le matin avant d’aller en cours. Puis je me dis que c’est étonnant que Sophie Marceau fume. Je ne l’imaginais pas fumeuse.

Dimanche soir: je me laisse prendre par le film de Claude Sautet, Les choses de la vie. Je me souviens de l’histoire, de la musique mais j’ai oublié les détails, depuis tout ce temps. Alors je regarde, la vie des années 70, les vêtements, les coiffures, les voitures.
Et je ne vois plus qu’une chose : Michel Piccoli qui fume, dans tous les plans. Il fume en mangeant, il fume en conduisant, en travaillant, en parlant, en téléphonant, en se disputant avec Romy Schneider, en buvant du vin, de la bière, en écrivant la lettre de rupture qu’il n’enverra finalement pas. Il fume en perdant le contrôle de sa voiture. Je ne le vois plus jouer, je le vois craquer une allumette, allumer une cigarette, demander du feu à sa femme ou à son fils, aspirer la fumée, la rejeter, écraser son mégot dans un cendrier, ou le jeter par la fenêtre de sa voiture. Pas un plan sans fumée qui embrume les visages, pas un plan sans fumeurs, hommes et femmes. C’est comme si leur gestuelle occupait tout l’espace. Etre acteur ou actrice, c’est fumer. En ce temps-là. Je n’avais jamais remarqué à quel point. Nous ne remarquions pas ces choses-là, fumer était la norme, indiscutée, partout. J’ai vraiment du mal à voir autre chose dans ce film. C’est devenu trop envahissant, et très monotone !

Alors, je repense à ce que racontait Sophie Marceau ce matin à la radio et ça correspond tout à fait :

Ou ici: Sophie et fumer
Transcription :
– Je peux vous piquer (1) une cigarette ?
– Ouais, alors j’en ai… plus !
– Il y en a plus. OK. C’est pas grave. (2)
– Je vous en roule une ?
– Allez ! Vous fumez et vous les roulez !
– Ouais.
– Ça fait longtemps ?
– Ça fait depuis que j’ai treize ans, à peu près. J’ai toujours fumé. J’ai toujours voulu fumer. Ma première cigarette, j’avais cinq ans. Mais c’était épouvantable. Je me suis étouffée… enfin, bon.
– Non mais… Vous aviez cinq ans mais…
– Ouais, ouais, parce que je trouvais… Je sais… Mes parents fumaient. Et mon père… J’adorais ça, j’adorais les paquets de Gitanes (3), comme ça. Je trouvais ça très beau. Et…
– Là, vous venez de passer un petit coup de langue sur le papier.
– Ouais. Ah oui, je suis une grande pro (4) ! Je peux rouler mes cigarettes partout. Et puis c’était des maïs… C’était quoi, des maïs jaunes sans filtre, à l’époque, vous imaginez ? Et j’ai pris la cigarette et puis j’ai fumé. Enfin, j’ai fumé une taffe (5), quoi, j’ai… j’ai étouffé et puis j’ai laissé tomber l’affaire (6) jusqu’à mes treize ans. Puis j’ai… j’ai arrêté. Et puis après, voilà, j’ai fumé en m’arrêtant tout le temps, puis je vais ré-arrêter un jour parce que c’est pas bon ! Il faut pas fumer ! C’est vraiment dégueulasse (7) ! Alors ça, c’est sûr !
– Mais pourquoi vous avez dit : J’ai toujours voulu fumer ?
– Ouais, je trouvais ça magnifique. J’adorais le geste, je trouvais que c’était très beau. Il y avait une forme de… ouais, de… de liberté. C’est très con (8) à dire parce que il y a pas plus dépendant que le tabac. Puis dans les films, les gens fumaient encore beaucoup, non ?
– Bad ! Pas bien !

Quelques détails :
1. piquer : voler. (argot) On utilise aussi ce mot comme ici, juste pour dire prendre, de façon familière. (Parce qu’on sait bien qu’on ne va pas rendre cette cigarette.)
2. C’est pas grave : ça n’a pas d’importance / ça ne fait rien. C’est ce qu’on emploie le plus souvent à l’oral.
3. Les Gitanes : une marque de cigarettes très populaire, avec une Gitane dessinée sur le paquet.
4. Une pro : abréviation de une professionnelle. (plutôt familier). Cela signifie qu’on sait parfaitement faire quelque chose, parce qu’on l’a beaucoup fait.
5. Une taffe / une taf : une bouffée. (= J’ai aspiré une fois) (argot)
6. laisser tomber l’affaire : cesser de faire quelque chose, y renoncer. (familier)
7. c’est dégueulasse : c’est dégoûtant et en plus ici, mauvais pour la santé. (très, très familier)
8. c’est très con = c’est très bête, c’est complètement idiot. (très familier)

Dans 20 ou 30 ans, peut-être aurons-nous la même impression en revoyant des films où les gens ont toujours un téléphone portable à la main !

Que cherchaient-ils ? semaine 2

Voici ce qui a amené certains visiteurs la semaine passée, comme ils l’ont tapé dans leur moteur de recherche. Où il est question d’orthographe, de grammaire, d’expressions, de niveau de langue et de poésie.

que cherchaient ils« sens de tu me fais pas le poids »:
Est-ce une faute de frappe sur me ou une erreur ? Car il faut dire : Tu ne fais pas le poids, ce qui signifie que la personne ne peut pas rivaliser avec une autre, qu’elle est en position de faiblesse dès le départ.

« Moi et les maths sa fait deux »: tout d’abord, il ne faut pas confondre sa et ça. Ensuite, on ne commence pas par Moi. C’est la même chose quand on parle d’autres personnes: mon père et moi, mes collègues et moi.
Dire Les maths et moi, ça fait deux signifie qu’on n’est pas bon en maths. (familier) La phrase est toujours affirmative.
Donc cette autre recherche « Expression sa fait pas deux » présentait en fait deux erreurs.

« Si un Français te dit tu es terrible ça veut dire quoi »: Ce n’est pas un compliment mais un reproche. Par exemple: Tu as encore oublié de me prévenir. Tu es vraiment terrible ! Ou encore: Tu fais tout au dernier moment. Tu es terrible !
Cependant, parfois, on peut le dire gentiment, c’est-à-dire que le reproche n’en est pas réellement un: Je t’avais dit que je ne voulais pas de cadeau pour Noël. Tu es terrible ! Mais bon, ça me fait très plaisir. On est content de l’attention de la personne mais on lui reproche quand même un peu de ne pas nous avoir obéi.

« niveau de langue du mot flotte »: quand ce terme signifie l’eau et par extension la pluie, il est familier et réservé à l’oral. (Sinon, dans son sens ordinaire, il désigne un ensemble de bateaux par exemple: la flotte française. Ou d’avions: la flotte d’une compagnie aérienne.)

Il y avait également cette recherche, bien exprimée: « Comment faire comprendre la différence entre les mots familiers et les gros mots ». C’est vrai que la frontière est parfois ténue entre la familiarité et la vulgarité, la grossièreté et l’agressivité. Normalement, nous savons faire cette distinction, nous connaissons le poids des mots. Mais quand on est étranger, il faut être prudent ! Ou quand on est français, il faut se méfier de ce qu’on dit dans l’instant, de façon impulsive en se se laissant emporter par ses émotions !
J’ai donc aussi trouvé les questions suivantes:
« abruti est-ce une insulte ? » : Oui, c’est fort et agressif.
« Va te faire foutre est-elle une insulte ? » Oui, c’est vulgaire et agressif.
« Est-ce que le mot connare est un gros mot ? »: d’abord, ça s’écrit connard. Mais ce n’est pas très grave de se tromper sur la terminaison: ce n’est pas le genre de mot qu’on écrit puisque effectivement, c’est un gros mot, une insulte forte, qu’on dit sous le coup de la colère, à l’oral uniquement.

Et pour finir, un peu de poésie avec :« Qui a dit qu’elle connerie la guerre ? »
Oui, j’ai bien dit « poésie » ! Bien sûr, le mot « connerie » n’est pas poétique. Mais c’est ce que Jacques Prévert a écrit en 1946 dans son poème Barbara. Il y dénonce la bêtise des guerres et donne beaucoup de poids à son cri du cœur en utilisant ce mot d’argot.
Une petite remarque de grammaire: bien sûr, il faut écrire Quelle connerie ! (Enfant, à l’école, nous avons appris à ne pas nous tromper entre qu’elle et quelle en essayant de leur substituer qu’il. Si c’était impossible, comme ici, il fallait donc choisir quelle. Pas très compliqué.)

[…] Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.