2A et 2B

Si nous étions le 1er avril, j’aurais cru à un poisson d’avril !
Cependant, ce titre de presse n’a pas l’air d’une plaisanterie…

plaques corses
* faire fureur: être très populaire, très à la mode.

Reprenons donc l’histoire depuis le début:
– La France est divisée en départements qui portent tous un numéro, en fonction de l’ordre alphabétique: l’Ain (01), l’Aisne (02), l’Allier (03), etc. On retrouve ces deux chiffres dans le code postal de nos adresses.
– Jusqu’en 2009, le numéro d’immatriculation de nos voitures se terminait pas les deux chiffres du département de notre domicile.
– Nos plaques minéralogiques françaises ont été transformées en plaques européennes, indépendantes de notre lieu de résidence.
– Certains (ou beaucoup) ont râlé face à la disparition du numéro de département. Alors, pour ne pas trop les brusquer, il a été admis qu’on pouvait ajouter malgré tout ces deux chiffres sur nos plaques, accompagnés en général d’un écusson ou d’un petit symbole de la région choisie.
– Et grande nouveauté, on était même libre de mettre n’importe quel numéro, indépendamment de l’endroit où on habite vraiment.

Donc désormais, voici ce qu’on peut se dire en voyant un numéro de département sur une voiture :
– soit elle a été immatriculée dans ce département-là, mais ça ne veut pas dire que les gens à qui elle appartient sont de cette région. Ils l’ont peut-être simplement achetée là-bas et n’ont pas vu la nécessité de changer la plaque juste pour ces deux chiffres facultatifs.
– soit ce numéro a été choisi par nostalgie par ses conducteurs, obligés de vivre ailleurs que dans cette région où ils ont peut-être leurs racines. Un numéro choisi par amour pour ce département. (A Marseille, on voit beaucoup de voitures en 2A ou 2B, parce que les Corses sont nombreux à vivre ici: Marseille est à une nuit en bateau d’Ajaccio, Calvi ou Propriano.)

Plaques 2A et 2B

Donc une preuve d’attachement – ou un peu plus !

plaques corses nationalistes

Du moins, c’est ce que je pensais jusqu’à la lecture de cet article :

Plaques corses force

Alors, tous les 2A et 2B qu’on voit circuler à Paris ou à Lyon ne sont pas de pauvres Corses obligés de « monter » travailler là-haut parce qu’il n’y a pas de travail dans leur île ?

Il s’agirait plutôt d’être à la hauteur de la (mauvaise) réputation des automobilistes français ? La route comme terrain d’agressivité pour certains ?
Et cerise sur le gâteau, le cliché du Corse qui ne se laisse pas faire ? C’est ce qui transparaît dans ces témoignages:

Transcription :
– C’est ce côté rebelle, le côté un petit peu… du logo qui peut plaire aussi, par rapport à d’autres logos. Et ce côté où les gens pensent qu’ils vont pas se faire embêter. C’est souvent des personnes masculines et ça va souvent être pour des grosses voitures.
– On peut choisir et pour des raisons aussi de vol et de machin (1), on se fait moins suivre en voiture.
– Selon les villes où on va, à Paris, Lyon, Grenoble, pour tout ce qui est les footeux (2), on n’est pas… Les voitures sont moins abîmées.

1. Machin : on peut utiliser ce mot à l’oral quand on ne veut pas donner plus de détails. (familier)
2. les footeux : les passionnés de foot. (familier) Elle veut dire que parfois, certains supporters des clubs de foot s’en prennent aux voitures immatriculées dans les départements « adversaires », notamment quand leur équipe perd face à l’ennemi juré, comme lorsque Paris et Marseille s’affrontent!

Transcription:
– Est-ce que c’est pas pour la mauvaise réputation des Corses, qui se laissent pas marcher sur les pieds (1) ?
– Non, ils ont pas… Ils ont bonne réputation, les Corses. Ils sont très aimables, ils sont très gentils.
– Puis peut-être parce que les Corses, ils ont le sang chaud (2).
– Mais bon, ça reste des Parisiens ! (3)

1. ne pas se laisser marcher sur les pieds : ne pas se laisser faire, défendre son honneur, etc…
2. avoir le sang chaud : s’énerver facilement, se mettre en colère immédiatement.
3. ça reste des Parisiens: cette Corse veut dire que ce n’est pas la plaque qui fait de vous un vrai Corse !

Bon, tout cela ne repose sans doute pas sur grand chose. (Où sont les vrais chiffres, les statistiques ?) Somme toute, un sujet facile dans la presse.
Mais quand même, je ne vais plus regarder les plaques d’immatriculation de la même manière ! (J’ai tendance à oublier que souvent, la voiture est bien plus qu’un moyen de transport et que dans ce domaine, l’affectif et l’irrationnel ne sont jamais très loin.)

Mais peut-être avoir les plaques magiques qui protègent de tout et repoussent les méchants nous aurait-il évité, un matin, de retrouver notre voiture dans cet état il y a quelques jours !

Quatre roues en moins
Quatre parpaings en échange de quatre roues…
« Elle va marcher beaucoup moins bien, forcément ! » – (Bourvil, dans Le Corniaud)

Jardin secret

Voici un petit moment que je voulais parler de cette découverte que j’ai faite il y a quelques mois. Et comme une photographe que j’aime bien suivre vient d’écrire un bel article à ce sujet, c’est l’occasion.
Histoire qui avait retenu mon attention, d’abord parce que c’est l’histoire d’une vie restée longtemps anonyme. Ensuite, parce qu’il s’agit d’une histoire surprenante, celle d’une femme singulière. Et aussi parce que c’est une histoire de création. Et pour finir, une histoire de photographe et de photographie, une histoire de regard. Pour toutes ces raisons à la fois, dans n’importe quel ordre.

C keller site
Alors, allez lire les mots évocateurs de Christine Keller et admirer les quelques photos qu’elle a choisies et mises en valeur pour nous emmener dans cette découverte.

Cela commence ainsi: « Découverte d’un joyau inconnu, chasse au trésor, personnage mystère…  »

Une exposition se tient en ce moment à Tours.
Voici ce que disait l’autre jour à la radio la commissaire de cette exposition.

Transcription :
– C’est un jeune garçon de 28 ans qui faisait une recherche sur les quartiers huppés (1) de Chicago où a vécu Vivian Maier près de… près du Lac Michigan, dans la partie nord de Chicago, et il avait besoin de… d’images pour illustrer ses propos. Et curieusement, coïncidence, il vivait en face d’un garde-meubles, et en passant devant un jour, il a su qu’il y avait des cartons qui contenaient des images de Chicago – exactement ce qu’il cherchait. Il a mis 300 dollars (2) sur la table et il a gagné… enfin (3) il a gagné, il a obtenu effectivement le… un des premiers lots – 30 000 négatifs (4). Et puis fi[…]… finalement, il s’est dit : « Mais qui était donc (5) cette Vivian Maier ? » Et au mois d’avril 2009, il a regardé sur Google qui était donc Vivian Maier et c’était… ainsi qu’il a découvert qu’elle était décédée trois jours avant.
Elle était gouvernante. Il y a un déterminisme qui était très fort, puisque sa mère et sa grand-mère étaient aussi des gardes d’enfants ou des dames d’intérieur, enfin qui s’occupaient des autres en fait, donc des gens qui étaient destinés d’une certaine manière à une certaine invisibilité, un anonymat, des gens dont on ne parle pas et des gens qui n’ont pas la possibilité, ni même la prétention (6) de sortir de cela. Donc aussi, c’était quelqu’un qui était assez singulier, puisque très introvertie, donc quelqu’un qui n’a effectivement jamais montré ses photographies, qui n’a jamais partagé. Juste simplement un exemple, lorsqu’elle a vécu chez les Gensburg entre 1966 et 1972…
– Une famille bourgeoise de Chicago, hein.
– Une famille bourgeoise. La première chose qu’elle leur dit, elle leur dit : « D’accord. Je viens vivre ici mais je veux un loquet (7) à ma chambre. » Elle disposait d’ailleurs d’un petit laboratoire, d’une salle de bains qu’elle avait transformée en laboratoire. Mais étonnamment, eux (8) n’étaient pas au courant de (9) cette espèce de chose débordante qui était en train de se construire dans cette chambre de bonne. Et voilà. Donc ils ont été très, très surpris de savoir que… qu’elle avait cette espèce (10) de double-vie finalement.

Quelque détails :
1. un quartier huppé : un quartier riche. On parle aussi par exemple de milieu huppé, de famille huppée.
2. 300 : trois cents
3. Enfin il a gagné : très souvent à l’oral, on utilise enfin quand on veut corriger et nuancer ce qu’on vient de dire.
4. 30 000 négatifs  : trente mille.(mille est invariable) A l’époque, il n’y avait que des appareils photos argentiques, donc avec des négatifs, tirés à partir des pellicules sur lesquelles se fixaient les photos. Pas d’appareils ni de photos numériques.
5. Mais qui est donc… ?: Donc sert ici à renforcer la question et à souligner l’étonnement de la personne qui se la pose.
6. Ne pas avoir la prétention de faire quelque chose = ne pas même imaginer faire quelque chose, ne pas même l’envisager.
7. Un loquet : un système très simple qui permet de fermer la porte.
8. Eux : ce pronom remplace Ils, c’est-à-dire ses employeurs, et permet de bien marquer le contraste (entre elle et eux) et donc le côté paradoxal de la situation: ils la côtoyaient tous les jours mais ne savait pas grand-chose d’elle et de cette passion.
9. Être au courant de quelque chose : savoir quelque chose, en avoir connaissance
10. cette espèce de… = cette sorte de…

Et bien sûr, perdez-vous dans toutes les autres photos sur le site consacré à Vivian Maier.

Personnellement, ce qui me parle, c’est d’abord ce magnifique noir et blanc, ainsi que le format carré de ses photos.
Puis les situations, avec tous ces gens qu’elle a photographiés, de très près. Il fallait sûrement parfois un sacré culot* pour oser « voler » ces portraits au détour des rues. On sent que certains n’appréciaient pas ! Les regards de ces bourgeoises de Chicago ne sont pas vraiment bienveillants face à cette femme, d’un autre milieu social, qui se livrait à cette drôle d’activité, pas encore aussi à la mode qu’aujourd’hui. Des regards qui en disent long* !

VM

Il y a aussi tous ces regards curieux tournés vers son appareil avec lequel elle visait par-dessus, ce qui devait l’aider à être un peu moins « visible ».

VM Regards

Il y a ces cadrages qui conduisent notre regard vers des détails significatifs toujours, contrastés souvent, drôles parfois. Quel regard !

VM cadrage

* avoir du culot: oser des choses pas vraiment acceptées.
* en dire long: être très significatif.