Partage

Depuis quelque temps, vous l’avez sûrement remarqué, on entend et on lit cette drôle de phrase : Je vous partage... ou ses variantes : Je vais vous partager… ou J’ai décidé de vous partager… Les objets de partage sont des recettes, des astuces, des coups de coeur, des photos, des conseils, des impressions personnelles, etc. :
Je vous partage ma recette de galette des rois.
– Je vais vous partager mes astuces / mes trucs / mes conseils / mes tips (oui, oui !) pour affronter l’hiver.
– J’ai décidé de vous partager ma routine (oui, oui!) detox.
– Je voulais vous partager mes 15 livres préférés.
– Partagez-nous vos meilleures photos de votre animal.

Pour le moment, cette façon d’utiliser le verbe partager n’est pas correcte. Normalement, on partage quelque chose avec quelqu’un : je partage avec vous mes coups de coeur, mes découvertes, mes lectures.

Mais sur les réseaux sociaux, grand lieu de partage de notre époque, partager avec devient rare. Et de ce fait, on s’habitue peu à peu à cette nouvelle façon de dire. Ce qui surprenait est en train de devenir banal, au point de s’introduire par ci par là dans certaines émissions à la radio, à la télé, dans des podcasts.

Personnellement, je n’arrive pas à dire ce Je vous partage puisque c’est encore une erreur de construction. On verra dans quelque temps si cela devient un usage normal. Mais je me suis demandé pourquoi elle s’impose progressivement, à beaucoup de jeunes notamment. Et ce n’est pas sous l’influence de l’anglais pour une fois ! Je pense qu’elle est en train de devenir possible parce qu’elle se rapproche d’autres constructions qui, elles, sont correctes en français.

Partager une recette, c’est donner une recette à quelqu’un, à ses abonnés. Et effectivement, on dit bien: Je donne ma recette à mes lecteurs => Je leur donne ma recette / Je vous donne ma recette. C’est même, réseaux sociaux obligent, montrer cette recette et ses étapes, à ses abonnés, en images ou en vidéo. Et on dit bien : Je vous montre ma recette / Je vais vous montrer comment faire / Je vais vous montrer les différentes étapes.

Le point commun de ces verbes montrer / donner, c’est qu’ils sont suivis de la préposition à si on emploie un nom après (montrer / donner quelque chose à ses amis, ses parents, ses lecteurs). Et cette préposition à disparaît quand on emploie un pronom : je vous donne / Je te montre / Je lui montre, etc.

C’est donc ça qui est un peu curieux avec partager : dans la bouche de certains – de plus en plus nombreux, il faut bien le dire – il se met à fonctionner de la même façon, alors qu’il est suivi de la préposition avec.

Je pense que c’est cette proximité de sens et de construction dans le fond qui rend possible ce glissement vers un emploi qui – peut-être ? probablement ? – ne choquera plus personne dans quelque temps.

Pour l’heure, je vais continuer à partager ici avec vous ce français que nous parlons en France ! Pour les semaines à venir, j’ai des livres, des films, des séries, des émissions, des podcasts, des pubs, des anecdotes à partager avec vous tous qui continuez à passer par ici. Et de votre côté, n’hésitez pas à partager avec moi, avec nous (les visiteurs de ce blog et moi) ce que vous pensez de tout ça et votre expérience du français !

Je partage avec vous la météo du jour chez moi.

Marguerite

Il faut que je vous parle d’un film que j’ai beaucoup aimé, Le théorème de Marguerite. Si vous ne connaissez pas Marguerite, courez au cinéma avant que son histoire ne passe plus en salle. Sinon, mettez ce titre dans un coin de votre tête pour plus tard, quand vous aurez l’occasion de voir ce film sur d’autres écrans.
Marguerite et les mathématiques, sa passion, dévorante, depuis toujours. Marguerite l’étudiante au parcours tout tracé à l’ENS où elle est très avancée dans sa thèse sur la conjecture de Goldbach. Mais aussi, un jour, Marguerite et son erreur mathématique qui bouscule toute sa recherche et sa vie. C’est ce basculement brutal et violent que raconte ce film que j’ai trouvé très original. On suit alors Marguerite dans un parcours et des lieux complètement imprévus pour elle, complètement inattendus pour son entourage habituel et aussi pour nous spectateurs. La réalisatrice, Anna Novion, nous offre là le beau portrait d’une toute jeune femme passionnante et très attachante dans sa façon toujours un peu en décalage d’aborder la vie et les autres. J’aime beaucoup cette Marguerite, avec son prénom un peu désuet, qu’on pourrait juger au premier abord inadaptée à la vie et aux relations ordinaires mais qui apprend à trouver sa place partout. J’admire ! On plonge aussi avec elle au coeur de ses recherches mathématiques où les démonstrations deviennent de véritables oeuvres d’art et de vrais moments de suspense cinématographique ! Les acteurs sont parfaits. Et la musique aussi pour raconter cette histoire. Bref, tout cela a fait de cette soirée un moment très agréable. Il fallait bien ça pour effacer un peu la grisaille de cet automne où on bat ici des records de pluie depuis deux mois ! Merci Marguerite !

Voici la bande annonce. (Cliquez sur l’affiche)

Des explications sur la bande annonce :

  1. l’ENS : l’Ecole Normale Supérieure. C’est une des Grandes Ecoles françaises, ces écoles où on entre sur concours, c’est-à-dire après une très grande sélection. On y trouve des filières littéraires et des filières scientifiques.
  2. Marguerite au séminaire ! : Il y a un jeu autour du mot séminaire qui a plusieurs sens. Dans le monde universitaire et de la recherche, il s’agit d’une séance de travail en groupe (qui peut s’étaler sur plusieurs jours) où se retrouvent des spécialistes ou des étudiants d’un domaine. Mais c’est aussi un établissement où se forment ceux qui se destinent à des fonctions écclésiastiques, par exemple pour devenir prêtres. Dans le film, Marguerite participe donc en tant qu’étudiante à des séminaires avec son directeur de recherche. Mais aux yeux des autres étudiants, elle est tellement concentrée sur ses travaux de recherche qu’elle a une vie quasi- monacale, très austère, comme si elle allait entrer dans les ordres, au séminaire.
  3. je suis en pleine relecture : elle est plongée dans un travail de vérification de tout ce qu’elle a rédigé à propos de ses travaux de recherche. On emploie cette expression, être en plein dans quelque chose, pour indiquer qu’on est vraiment absorbé par une tâche.
    Je suis en plein déménagement.
    Il est en pleines révisions pour ses examens.
    Ils sont en pleins travaux.
  4. le remboursement de vos 4 années de salaire : quand on réussit le concours d’entrée à l’ENS, on devient en général fonctionnaire stagiaire, avec un salaire dès la première année. En contrepartie, on devra travailler pour l’Etat (donc dans la Fonction Publique) pendant dix ans. Si Marguerite démissionne de l’Ecole, elle devra rembourser les salaires qu’elle a déjà perçus.
  5. Comment tu comptes réunir 1000 € ? : Comment envisages-tu de trouver cet argent ? / Comment vas-tu faire pour trouver cette somme ?
    On emploie souvent le verbe compter dans ce sens pour montrer qu’on a des doutes sur la capacité qu’a quelqu’un de faire quelque chose.
    Comment tu comptes faire pour terminer à temps ?
  6. Je rêve, ça devient n’importe quoi, là ! :
    Je rêve ! = Je n’y crois pas ! / Ce n’est pas possible ! On dit ça quand on trouve totalement absurde ce que fait quelqu’un.
    ça devient n’importe quoi ! = la situation devient complètement absurde, les choses vont trop loin.
    La colocataire de Marguerite trouve que la situation devient hors de contrôle, que Marguerite fait n’importe quoi et donc dépasse les bornes de ce qui est acceptable.

Voici un lien vers un site très riche qui aborde ce film de façon très complète, sous un angle cinématographique, mathématique et pédagogique. Cela vaut la peine d’aller explorer ces ressources ! Et vous y retrouverez aussi la bande annonce.

Vous pouvez aussi aller écouter la musique du film, composée par Pascal Bideau.

Pour terminer, je vous souhaite une très bonne année, même si ce n’est pas toujours simple de rester optimiste. Espérons vraiment que ce monde se mette à tourner un peu plus rond !
A très bientôt.