Tu crois que c’est de notre faute ?

Je ne partage pas grand-chose avec vous en ce moment, c’est le moins qu’on puisse dire ! Alors, me voici de retour avec un nouveau coup de coeur. Je suis en retard de quatre ans pour ce film, sorti à Cannes en 2015. Vous l’avez donc peut-être déjà vu. J’aurais aimé le voir dans une salle de cinéma, pour la beauté des images, des cadrages et de la lumière, pour la puissance des lieux et la singularité de cette histoire. Dans la fiction, Isabelle et Gérard se retrouvent après des années de séparation. Ils sont incarnés par Isabelle Huppert et Gérard Depardieu, comme en écho au couple qu’ils jouaient il y a si longtemps dans Loulou de Maurce Pialat. Ils sont magistraux.

Dès la première image, j’ai été prise par la force de cette histoire qui réunit ces parents dont le fils s’est suicidé plusieurs mois auparavant en leur laissant à chacun une lettre et des instructions. Moments intenses, simples, émouvants et de toute beauté, et au bout du compte sans désespoir. Ce de quoi la vie est faite.

La bande annonce est à regarder ici.

Transcription:
G: Oh putain (1), la chaleur !
I: Tu as l’air en forme.
G: J’ai grossi.
I: Si tu te sens bien comme ça.
G: Comment veux-tu que je me sente bien comme ça !
I: Tu te souviens quand on s’est rencontrés ? Tu te rappelles où on était ? Tu étais beau.
G: Je suis Michael, c’est moi, ton fils. Je suis l’enfant que tu as mis au monde. Et je suis mort. Je suis mort et toi, tu es vivante. Je me suis donné la mort. C’était prévu. Mais je vais revenir. Je te demande d’être présente dans la Vallée de la Mort le 12 novembre 2014, tous les deux. Tu as bien lu, oui, toi et papa. Tu pourras croire à une mauvaise blague mais je te jure que c’est la vérité.
I: Il y a un planning des endroits où vous devez aller, le jour précis et les horaires.
G: Il est 4h04. Il viendra plus.
I: Arrête-toi, arrête-toi ! Notre fils te demande de faire cette chose pour lui. Tu es là pour lui. Tu vas faire ce qu’il te demande.
I: Elle vient d’où, cette chemise ?
G: Tu trouves que ça fait beauf (2), c’est ça ?
I: Un peu.
G: Je t’ai giflé une fois, tu te souviens ?
I: Tu dois confondre (3).
G: Je crois pas, non.

Des explications :
1. Putain : exclamation très familière, voire vulgaire mais très fréquente. Ceux qui ne veulent pas prononcer ce mot disent souvent à la place : Punaise !
2. Ça fait beauf : ça fait peu raffiné, un peu vulgaire, comme ce que porte un beauf. Un beauf, c’est au départ le beau-frère. Puis abrégé en beauf, c’est devenu une sorte de jugement dévalorisant certains hommes, ceux qui ont des idées très traditionnelles, pas progressistes. Un beauf est borné, inculte. (argot) Vous saurez tout sur le beauf en cliquant ici.
3. Confondre : mélanger deux situations. On peut l’employer aussi à propos de personnes : Je les confonds toujours. Je ne sais pas pourquoi ! C’est peut-être la coupe de cheveux.

Je n’avais rien lu de précis, rien écouté sur ce film. Je n’aime pas en savoir trop avant de voir un film.
C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’écris pas ici tout ce que j’ai vu dans ce film, tout ce qu’on pourrait expliquer, dire, partager. Juste donner envie à ceux d’entre vous qui ne l’ont pas vu d’entrer dans cet univers, et leur permettre de se plonger dans cette histoire, dans cette quête.
Mais ensuite, j’ai regardé et écouté Isabelle Huppert, Gérard Depardieu et Guillaume Nicloux en parler.
Voici un extrait d’une interview que j’ai beaucoup aimée.

Valley of love

Transcription
– Le premier plan de ce film, c’est Isabelle Huppert que la caméra suit de dos (1). Elle marche vers son hôtel et dès ce premier plan, il y a l’irruption de quelque chose de quasiment surnaturel. C’est une présence fantomatique en fait, vous trouvez pas ?
– Oui, puis sans doute que la temporalité y est pour quelque chose (2), c’est-à-dire c’est la durée du plan aussi qui peut créer cette étrangeté. C’est le temps qu’on essaie de maintenir et créer un effet hypnotique qui va d’emblée (3) nous introduire dans une notion un peu décalée, c’est-à-dire que ce premier plan doit déjà donner une espèce de note et de sentiment d’irréel, tout en étant en même temps extrêmement concret. C’est-à-dire que leurs propos (4) eux, sont très concrets, nous ramènent vraiment à cette frontière assez trouble entre ce qu’ils ont pu vivre ensemble et ce qu’ils essaient de renouer ensemble.

Extrait du film :
I: Tu crois que c’est de notre faute ?
G: Bien sûr que c’est de notre faute. Elle est bonne, celle-là ! (5) On l’a fait, on est responsables.
I: On est arrivés à midi. On doit rester deux heures. Mais va m’attendre dans la voiture si tu préfères.
G: Non mais attends, tu veux vraiment rester deux heures ?
I: Si ça doit se passer (6), comme il l’a écrit…
G: Mais c’est seulement ce qu’il a écrit. C’est juste des mots ! C’est juste des mots !
I: Mais pourquoi tu es ici si tu remets toujours tout en question (7) ?
G: Mais je ne remets rien en question ! C’est juste que c’est comme une sorte de pèlerinage. Il a voulu qu’on soit perdus ensemble dans ce trou (8), et qu’on parle de lui. Et ça s’arrête là, c’est tout ! Il s’est peut-être dit qu’on avait foiré (9) sa vie, j’en sais rien, moi ! C’est sa façon à lui de nous punir. Il nous réunit dans la Vallée de la Mort. Faut qu’on soit ensemble pendant une semaine, une sorte de punition ! La chaleur terrible, punition. Ou alors, c’est qu’il veut me faire crever (10), quoi ! On parle de lui, de nous, on transpire, on dit qu’on le regrette. Bah écoute, je veux bien jouer à ça jusqu’à mercredi, mais jeudi, je dégage (11). J’ai trop chaud, je dégage!

Suite de l’interview:
– Moi j’ai pas l’impression de diriger. J’ai simplement l’impression d’être là, d’essayer de les aider à créer ensemble une… toutes les conditions pour qu’il se passe quelque chose d’autre que ce qui est écrit dans le scénario.
– Et ça se passe.
– Bah j’espère !

Des explications :
1. de dos : tourné de telle sorte qu’on voit le dos de la personne. On dit : être de dos. Le contraire, c’est être de face.
2. y être pour quelque chose : être en partie responsable de ce qui arrive, y avoir contribué.
Par exemple : – Tu as vu, il a réussi !
– Oui, on peut dire que sa persévérance y est pour quelque chose.
/ On peut dire que ses parents y sont pour quelque chose.
Le contraire : Je n’y suis pour rien / Ils n’y sont pour rien.
3. d’emblée : immédiatement, tout de suite
4. leurs propos : leurs paroles
5. Elle est bonne, celle-là ! : c’est ce qu’on dit quand on est surpris par quelque chose et qu’on veut dire que c’est stupide. (familier)
6. se passer : se produire, arriver
7. remettre quelque chose en question : contester la réalité de quelque chose
8. un trou : un endroit perdu, où il ne se passe rien. (C’est péjoratif)
9. foirer : gâcher (argot)
10. crever : mourir (familier)
11. je dégage : je m’en vais (très familier). En restant dans le même niveau de langue, on peut dire aussi : je me barre / je me tire / je me casse.

L’interview entière est ici.
A.T. sait faire parler les gens.

Et j’ai reçu un autre éclairage dans ce bel article ensuite.
Passionnant sur ce qui a donné naissance à ce film et sur le travail de son réalisateur.

Mais vraiment, voyez le film avant, pour vous laisser emporter vers ces territoires inconnus.
Prenez le temps.

Adopté

Je n’ai pas encore vu ce film qui vient de sortir. Bientôt peut-être dans mon petit cinéma habituel. Je ne sais pas s’il est à la hauteur de sa bande annonce, réussie, mais de toute façon, rien que la présence de Sandrine Kiberlain me donne envie d’aller le voir ! Et le précédent film de Jeanne Herry, la réalisatrice, Elle l’adore, où Sandrine Kiberlain était excellente, m’avait beaucoup plu. (J’ai fini par le voir !)
Alors voilà, j’ai hâte d’aller au cinéma !

La bande annonce est ici.
(Et mettez les sous-titres, ils sont parfaits.)

Et voici ce qu’en racontait Sandrine Kiberlain il y a quelques jours à la radio, avec son naturel et sa grande sincérité. Touchante elle aussi, comme toujours. Vivante et bien là. Elle parlait joliment du tournage et du sujet du film. L’émission entière est ici.
En voici un petit passage :

Pupille, Sandrine Kiberlain

Transcription

– Et donc moi, je fais le lien comme ça, avec une parole très précise, qui peut changer, voilà, le destin d’un tout-petit et à la fois aussi, elle m’a construit un personnage avec beaucoup de relief, parce qu’il y a aussi la vie privée de Karine qui bat de l’aile (1). Et elle a des petits TOC (2) aussi, elle bouffe (3) des petits bonbecs (4) toute la journée pour combler un manque…
– Des crocodiles !
– Voilà, un manque affectif très net qui là aussi la lie aux enfants, voilà, à travers le jeu et le côté ludique des bonbons.
– Il y a toujours un petit truc chez vous…
– Mais c’est ça, la beauté des personnages ! C’est comme les gens dans la vie. On a tous nos petits… les choses qui nous différencient des autres, un rythme, une façon d’être, une façon de…
– Vous avez des TOC ?
– Des TOC, non. Mais je suis… Voilà… On est tous insolites. On a tous des petites manies (5), qu’on connaît parfois même pas vraiment, que… Ce sont ceux qui vivent avec nous qui nous disent : « Bah, tu te rends même pas compte (6) que tu fais ça. » Et je pense pas que Karine ait une conscience – sauf quand on la reprend systématiquement avec son chewing gum et le bruit qu’elle fait avec – mais elle a pas une conscience aiguë, enfin la même en tout cas que son entourage, d’être systématiquement en train de mâcher des bonbons. Elle, elle le fait, c’est vraiment pour remplir quelque chose et c’est… ça en dit long… (7)
– – Sur qui elle est.
Sur qui elle est aussi.
– Pupille, le film est sorti en salle aujourd’hui. Deuxième film avec Jeanne Hérry, puisqu’il y avait déjà eu Elle l’adore. C’était son premier, vous y jouiez une esthéticienne fan absolue d’un chanteur. Elle a le don de (8) vous trouver des métiers !
– Oui ! Elle a le don de me… oui, de m’imaginer dans des choses…
– Quotidiennes.
– Quotidiennes et loin de… oui, de ce que je peux imaginer de moi. Mais c’est ça qui m’intéresse, c’est qu’elle m’emmène vers des univers, des mondes. Là, avant Pupille, je connaissais pas – je pense qu’on est nombreux d’ailleurs à pas connaître ce monde, vraiment, les coulisses de tous ces services sociaux comme ça, de…, de…, autour de l’adoption, tous ces gens qui font qu’il y a une aide autour d’un bébé qui arrive et qui peut pas avoir…
– Et ils sont nombreux, hein, c’est ce qu’on voit dans le film !
– Ils sont très nombreux et ils forment une chaîne, comme ça, qui… où dont tous les maillons comptent et ils sont dévoués totalement, investis totalement, comme dans ces métiers où l’essentiel est en jeu (9), puisque c’est la vie d’un nourrisson (10), donc… Dans le film en plus, on sait pas si le nourrisson est… va vraiment bien. Il y a un petit doute qui crée un suspense.
– On va raconter l’histoire. Exactement.
– Et voilà, moi, je suis amenée, voilà, à faire un… Oui, je sais pas pourquoi elle m’imagine dans ce métier-là. Ça m’amuse !
– Ce tournage était très particulier pour ça. Il y avait une espèce d’ambiance « bébé », ouatée, quoi, pour vraiment accueillir ces bébés.
– Je croyais qu’en France, on n’avait pas le droit de tourner avec des bébés de moins de trois mois.
– Bah en fait, ils ont pas moins de trois mois.
– Ah bon, d’accord.
– On a tourné ailleurs pour…
– Ailleurs alors.
– Ouais, ouais. En France, en tout cas, on peut pas avoir des bébés de moins de trois mois. Donc… Et on peut pas les utiliser plus d’une heure par jour, enfin (11) il y a des restrictions.
– J’aime bien cette expression !
– Mais c’est vrai ! Bah on les utilise, c’est vrai ! Donc… Et donc, il y a les parents qui sont là, il y a un encadrement qui est très, très, très précis, pour un bébé qui joue.
– Donc vous avez tourné en Belgique, ou ailleurs…
– On n’arrêtait pas de lui dire, d’ailleurs, qu’il jouait la comédie (12), qu’on le mettait en situation, on lui disait ce qu’il avait à jouer, parce que on peut pas faire, si vous voulez, l’apologie (13) de la parole (14) dans un film, en disant qu’un mot change la destinée d’un enfant et lui asséner des choses très dures dans le film qui sont : « Voilà, ta maman n’est pas capable de te garder, on va voir si on te trouve une maman d’adoption, on va… » Dire tout ça à un enfant qui joue la comédie, on lui a bien dit et redit (14) qu’il jouait et que c’était… Et puis parfois, on pouvait pas lui dire ces choses-là, donc on avait un poupon (15), à qui on disait des choses en s’inspirant du regard du bébé qu’on avait vu avant.
– Comme mère, vous, vous auriez laissé votre enfant, votre bébé sur un écran ?
– Jamais de la vie ! (16) Mais ça je vous le dis, mais vraiment… Quand… Et d’ailleurs, on était tous les trois, Gilles, Elodie et moi, quand on voyait les parents arriver avec l’enfant, on se disait ils savent pas ce qu’ils sont en train de faire ! Non, mais on a quand même un… Après, ça c’est très bien passé et on a été très vigilant. Mais moi, jamais de la vie ! Vous rigolez ! (17)

Des explications
1. battre de l’aile : aller mal (familier). Par exemple, on dit souvent : Leur couple bat de l’aile.
2. Un TOC : un trouble obsessionnel compulsif. (Au pluriel, on ne met pas de S à cette abréviation.)
3. bouffer : manger (très familier, un peu vulgaire même)
4. un bonbec : un bonbon (familier)
5. une manie : une certaine obsession, une habitude plutôt agaçante. Si on dit: il a ses petites manies, cela atténue le côté irritant des manies.
6. se rendre compte (que… / de quelque chose) : savoir, avoir conscience que… / de quelque chose
7. ça en dit long : c’est très révélateur, vraiment significatif. Cela exprime beaucoup de choses. Par exemple : Il a eu un regard qui en disait long sur ce qu’il pensait d’elle.
8. avoir le don de faire quelque chose : réussir très souvent à faire ce quelque chose, avoir une sorte de qualité (ou de défaut) pour faire quelque chose de récurrent, dans des situations différentes. C’est souvent plutôt négatif, cela parle de quelque chose d’agaçant :
Elle a le don de mettre du bazar partout où elle passe !
Il a le don de dire ce qu’il ne faut pas !

9. Être en jeu : Cela signifie que c’est ce qui compte, ce qui se joue. Par exemple : Il faut qu’il fasse les bons choix. Son avenir est en jeu.
10. Un nourrisson : un tout petit bébé, de quelques semaines maximum.
11. Enfin : comme très souvent à l’oral, ce mot sert à montrer qu’on va nuancer ce qu’on dit, donner plus de précisions.
12. jouer la comédie : cette expression s’emploie pour n’importe quel type de rôle, pas nécessairement des rôles drôles. Cela signifie qu’on joue un rôle, en tant qu’acteur.
13. Faire l’apologie de quelque chose : vanter les mérites de quelque chose, dire que c’est excellent
14. la parole : le fait de parler, de formuler les choses clairement, par les mots qu’on dit.
15. Dire et redire : insister fortement, afin que ce soit parfaitement clair. On utilise souvent cette expression :
Je lui ai dit et redit d’être à l’heure.
Ce n’est pas faute de le lui avoir dit et redit pourtant !
Je le dis et le redis : ce qui compte, c’est de faire un peu de français tous les jours.

16. Un poupon : ici, elle parle d’une poupée qui représente un bébé. Mais un poupon, c’est aussi un nourrisson. D’où le verbe pouponner, qui signifie s’occuper de son bébé.
17. Jamais de la vie ! : expression orale, qui insiste vraiment sur l’idée de Jamais. Par exemple :
– Tu devrais lui pardonner.
– Jamais de la vie !

18. Vous rigolez = Vous plaisantez, vous voulez rire ! = C’est une plaisanterie. (Style familier) Bien sûr, on dit aussi à quelqu’un qu’on tutoie : Tu rigoles !

Pour en savoir plus sur ce qu’est un pupille, c’est ici.
Il y a des petits qui démarrent un peu plus difficilement dans la vie que d’autres.