L’adversaire

Un roman inoubliable d’Emmanuel Carrère.
Une belle adapation au cinéma de Nicole Garcia.
Une histoire à peine croyable.
Une histoire vraie. Glaçante d’être si vraie.
On ne ressort pas indemne de la lecture du roman ou de la projection du film.
Dans l’un comme dans l’autre, dès le début on sait. Mais comment comprendre ? C’est sur ce chemin-là que nous emmènent Emmanuel Carrère et Nicole Garcia, chacun à leur manière, puisque l’un a écrit et l’autre filmé cette histoire terrible.

Voici ce qu’écrit Emmanuel Carrère :
« Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand a tué sa femme, ses enfants, ses parents, puis tenté, mais en vain, de se tuer lui-même. L’enquête a révélé qu’il n’était pas médecin comme il le prétendait et, chose plus difficile encore à croire, qu’il n’était rien d’autre. Il mentait depuis 18 ans, et ce mensonge ne recouvrait rien. Près d’être découvert, il a préféré supprimer ceux dont il ne pouvait supporter le regard. Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.
Je suis entré en relation avec lui, j’ai assisté à son procès. J’ai essayé de raconter précisément, jour après jour, cette vie de solitude, d’imposture et d’absence. D’imaginer ce qui tournait dans sa tête au long des heures vides, sans projet ni témoin, qu’il était supposé passer à son travail et passait en réalité sur des parkings d’autoroute ou dans les forêts du Jura. De comprendre, enfin, ce qui dans une expérience humaine aussi extrême m’a touché de si près et touche, je crois, chacun d’entre nous. »

La bande annonce esquisse le portrait d’un homme ordinaire : bon fils, mari, amant, ami et père.
Elle est à regarder ici.

Transcription :
Père aimant
– Quand est-ce qu’on ira voir l’âne ? Maintenant ?
– Tu sais, il est attaché dans son pré. Il va pas bouger, le pauvre, hein. On ira tout à l’heure.
– Perdu !
Mari idéal
Fils modèle
– Ta deuxième caisse de retraite (1), elle est trimestrielle ?
– Oui, oui.
Gendre parfait
– J’aurais besoin de sortir un peu d’argent. 100 000 francs. Faudrait (2) qu’on passe tous les deux à la banque, à Genève.
– Si vous voulez.
Amant généreux
– C’est pour toi.
– Mais… Non, non, non.
Ami fidèle
– Alors, ça y est ? On est en retard ?
– Ah bah on sait jamais quand ça bouchonne (3). Tu t’es pas rasé, toi !
– Attention ! Attention !
– Un baiser !
– Ouais !
– Allez, souriez !
Il est insoupçonnable.
– Regarde bien. Qu’est-ce qu’on dit ?
– Joyeux Noël !

– Je sais pas comment on en est arrivé là. (4)

Quelques détails :
1. une caisse de retraite : un organisme chargé de gérer l’argent prélevé sur les salaires des actifs pour payer les retraites.
2. Faudrait que… = Il faudrait que… (A l’oral, dans un style familier, « Il » disparaît très souvent.)
3. ça bouchonne : il y a des embouteillages sur la route. Il y a des bouchons.
4. comment on en est arrivé là : pourquoi on est dans une telle situation négative. Il ne faut pas oublier « en ». Sinon, « arriver » reprend son sens spatial et ça ne signifie pas la même chose : comment on est arrivé là = comment on est arrivé à cet endroit.

Une jolie lecture, puis un film

L’élégance du hérisson
C’est le joli titre d’un joli roman de Muriel Barbéry.
Et aussi de son adaptation au cinéma.
Histoire originale, racontée à plusieurs voix, par la concierge sans charme – en apparence – d’un immeuble parisien, et par Paloma, une petite fille de 12 ans qui habite un des appartements avec sa famille.

Le titre et ce qu’on pouvait lire en quatrième de couverture m’avaient donné envie de lire ce roman, ainsi que le bouche à oreille :
« Je m’appelle Renée, j’ai cinquante-quatre ans et je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un bel hôtel particulier, scindé en huit appartements de grand luxe, tous habités, tous gigantesques. Surtout, je suis si conforme à l’image que l’on se fait des concierges qu’il ne viendrait à l’idée de personne que je suis plus lettrée que tous ces riches suffisants.

Je m’apelle Paloma, j’ai 12 ans, j’habite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mais depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c’est le bocal à poissons, la vacuité et l’ineptie de l’existence adulte.Comment est-ce que je le sais? Il se trouve que je suis très intelligente. »

Je ne sais pas si le film a réussi à garder la poésie de cette histoire. En fait, je n’ai pas eu envie de le voir après avoir passé un si bon moment au milieu des mots de Muriel Barbéry !


Transcription:
Je m’appelle Renée. J’ai 54 ans. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette. (1)
« Bonjour mademoiselle. »
Je corresponds parfaitement à l’archétype (2) de la concierge (3) d’immeuble.

Je m’appelle Paloma. J’ai 11 ans. Depuis très longtemps, je sais que la destination finale…
« Ah Paloma, mais pourquoi est-ce que tu te caches comme ça ? »
… c’est le bocal à poissons. Mais ce qui est certain, c’est que dans le bocal, j’irai pas.

Je vous présente M. Kakuroshu, notre nouveau propriétaire.
– Bonjour.
– Vous connaissiez bien la famille Arthens ?
– Oui, une famille heureuse.
– Toutes les familles heureuses se ressemblent.
– Mais les familles malheureuses le sont chacune à leur façon.
Toutes les familles heureuses se ressemblent. Les familles malheureuses le sont chacune à leur façon. (4)

Vous aussi, vous pensez qu’elle n’est pas ce qu’on croit ?
Madame Michel, elle me fait penser à un petit hérisson.
« Je suis démasquée ».
A l’extérieur, elle est bardée (5) de piquants.
« Tu veux un pain au chocolat ? »
Mais moi, j’ai l’impression qu’à l’intérieur, elle est aussi raffinée que ces petites bêtes farouchement solitaires et terriblement élégantes.
« Vous, vous avez trouvé la bonne cachette. »

-Je suis venu vous prier de venir dîner avec moi demain soir.
– Mais je suis la concierge.

– Mais enfin, vous vous habillez pour aller dîner chez les autres.
– Mais je vais jamais dîner chez les autres.
– Pourquoi ?
– Parce que je pense que ce n’est pas une bonne chose.

– On peut savoir à quoi vous jouez ? (6)
– Je joue à rien du tout. Je crains d’être un peu sauvage.

– Plus tard, je serai concierge.
– C’est une très bonne idée, ma chérie.
– Et si nous pouvons faire quoi que ce soit pour t’accompagner dans cette démarche, tu sais que nous sommes là pour t’aider. N’est-ce pas ma chérie ?
– Tout à fait.

Quelques détails :
1. grassouillette : assez grosse. (au masculin : grassouillet)
2. l’archétype : elle ressemble au modèle de concierge que les gens ont dans la tête: pas très aimable, sans culture, etc…
3. un(e) concierge : c’est la personne qui a la garde d’un immeuble, veille à sa propreté, surveille les allers et venues, et qui connaît tous les habitants de cet immeuble. Il y en a de moins en moins en fait maintenant.
4. C’est la première phrase d’Anna Karénine, de Tolstoï. ( une œuvre que la concierge a lue, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer.)
5. bardée de piquants : hérissée de piquants, pleine de piquants
6. A quoi vous jouez ? = Pourquoi est-ce que vous agissez de cette façon ? Dans quel but ?

Un peu difficile de trouver du temps pour tout en cette période de rentrée !
Vous l’avez remarqué.
Mais ça va s’arranger !