Amoureux des langues

Passer les frontières au sein de l’Union Européenne se résume aujourd’hui à ralentir au niveau des anciens postes frontières, laissés plus ou moins à l’abandon, et recevoir un message sur votre portable qui vous informe des tarifs quand vous quittez la France. Plus besoin non plus, dans un certain nombre de pays, de faire fonctionner sa tête pour convertir les prix affichés dans une autre monnaie. L’euro est passé par là !

N’empêche ! On sait vite qu’on est ailleurs. Quelques drapeaux à la frontière, des limitations de vitesse qui changent un peu. Et surtout, bien sûr, la langue parlée dans cet ailleurs, d’un coup différente. Là, pas d’uniformisation: 23 langues officielles bien vivantes !

Et ça, pour Alex Taylor, journaliste et européen convaincu, c’est fascinant. Britannique, installé en France et en Allemagne, il racontait l’autre jour à la radio comment il est définitivement tombé amoureux des langues et du français en particulier. Une très jolie conversation, dans un français parfait, dont voici un petit extrait savoureux.
( A suivre… )

Transcription :
Les langues m’ont… m’ont complètement donné une… une vie que je n’aurais pas eue si… si il y avait pas ce besoin un peu inconscient d’apprendre des verbes irréguliers. J’étais fasciné. Je me rappelle, la toute première fois, je raconte dans le livre, quand on était… Je me rappelle comme si c’était hier, on était tous en cours de français. J’avais onze ans, en Angleterre, il y avait notre professeur de… de français, Mademoiselle Bridgewater qui écrivait… On savait tous que les Français utilisaient « oui » pour « Yes », donc on savait. Mais tout d’un coup, elle a écrit sur le tableau O.U.I. Et je me souviens d’une espèce de «Han !» comme ça dans la… Ça nous semblait tellement évident que ça s’écrivait W.E., « we » comme nous, nous le faisons en anglais ! Et… et là, ce choc m’est resté depuis parce que c’est… J’ai compris qu’en fait, il y avait d’autres façons de voir, d’autres façons de parler avec d’autres prismes de la réalité ailleurs.
Donc les langues pour moi, c’était un passeport. Ce petit garçon a compris que s’il apprenait les verbes irréguliers que Mlle Bridgewater écrivait au tableau… Acquérir, c’était son préféré, j’acquiers, tu acquiers, il eût fallu (1) que j’acquisse…(2)
Ouh là là ! Des choses qu’on… ne dit plus du tout d’ailleurs, mais bon !
Ouais, c’est ce que… C’est ce que nous apprenions. Et… C’est ce que nous apprîmes !(3)
Bravo !
Voilà. Moi tout ça, je sais grâce à elle. Il a compris que, en apprenant des langues étrangères, c’était pour lui un passeport pour pouvoir sortir d’un… d’un monde, parce que moi je… je… j’avais rien. Je viens d’un milieu assez modeste en Cornouailles. Donc si j’avais pas appris ces langues-là, si mon… mes parents ne m’avaient pas fait des tournées, parce qu’on partait, on n’avait pas de moyens mais on partait avec une tente, T.E.N.T.E (4), faire des tournées en Europe sur le continent. Et ça m’a donné le goût de tout ce qui est étranger, c’est le mot qui vient à l’esprit, mais tout ce qui était ailleurs. Et finalement, dès que je pouvais, à l’âge de vingt ans, je me sentais pas bien dans mon pays, donc je suis venu ailleurs où j’ai pu m’éclater (5) en parlant une autre langue, en étant peut-être débarrassé de plein de choses qui appartiennent à mon…mon enfance. Donc les langues… c’est pas étonnant que je sois amoureux des langues.

Quelques détails :
1. Il eût fallu : aujourd’hui, on dit plutôt : «Il aurait fallu ». Il y a 2 formes du conditionnel passé. Celle avec «eût » est très soutenue.
2. que j’acquisse : c’est le subjonctif imparfait. Aujourd’hui, on utilise le subjonctif présent : que j’acquière. On ne fait plus la concordance des temps de façon aussi stricte, parce que ces formes verbales sont difficiles ! Je suis sûre qu’il y a beaucoup de Français qui ne savent pas ces conjugaisons, surtout pour les verbes compliqués ! C’est ce que dit Rebecca juste après, avec son « ouh là, là », variante de « oh là,là ».
3. Nous apprîmes : c’est le passé simple (à l’indicatif). On ne le trouve plus qu’à l’écrit.
4. tente : Alex est obligé d’épeler parce que ça pourrait être le mot « tante ». Sa phrase aurait un sens aussi, mais différent. La prononciation est la même.
5. s’éclater : verbe familier = s’amuser, prendre beaucoup de plaisir en faisant quelque chose.

L’imparfait pour un grand-père parfait

Elle dit : « Mes grands-parents habitaient en Italie. L’été, nous allions en vacances chez eux. Mon grand-père nous faisait faire plein de choses inhabituelles. C’était la belle vie ! »

C’est un joli temps, l’imparfait en français. Il fait resurgir des souvenirs oubliés et leur donne de l’épaisseur. Il permet de peindre le tableau d’une époque qui n’est plus. Il nous transporte ailleurs, dans le temps.

C’est ce que fait Marina Foïs dans cette petite conversation qui a glissé de son présent d’actrice vers son enfance de petite fille aux multiples origines. Et c’est comme si son grand-père était là devant nos yeux, offert à notre imagination à travers tous ces verbes à l’imparfait. Marina, elle, a les yeux qui brillent en parlant de lui, c’est sûr. Très jolie déclaration d’amour.

Transcription :
Ouais, l’Italie, ça a été important, puisque j’avais un grand-père que j’adorais, qui s’appelait Paolo Foïs. Moi, je… je viens d’une famille très immigrée de partout, très mélangée : un grand-père russe marié à ma grand-mère qui était juive d’Egypte. De l’autre côté, c’est un Italien marié à une Allemande, et nous, on a vécu en France. Je suis vraiment un produit de l’immigration, sauf que je suis pas… je viens pas de l’immigration prolo (1). Donc je pense que c’est une immigration plus facile quand même, moins humiliante. Ma famille n’a pas été les ouvriers des Français, ni les boniches (2) des Français. Je pense que ça change beaucoup dans… dans l’histoire de quelqu’un. Mais à part ça, je pense que le fait de… d’être issu de gens qui viennent de partout et de nulle part…Et j’adore la phrase de Salman Rushdie que je cite tout le temps, qui est : «Un homme n’a pas de racines, il a des pieds ».

C’était qui votre grand-père italien ?
Paolo Foïs. Il était architecte et inventeur, extrêmement beau, sarde (3), plein de fantaisie, très singulier. Il avait une vie qui ressemblait à celle de personne. Il me faisait conduire sa voiture quand j’avais deux ans, sauf que dans le pré, il en avait rien à foutre(4). Il prenait… C’était un dingue(5) ! Il prenait les sacs de bonbons, mais énormes, de sept kilos, et on traversait des villages. Et… c’était des petits villages en Italie du nord, près de Bergamo, on traversait les villages et les mômes, ils faisaient «Architetto Foïs, architetto Foïs ! », il avait une décapotable bleue, et on jetait les bonbons comme ça. Il y avait pas d’horaires. Mais c’était n’importe quoi(6) ! Il disait… tout d’un coup à dix heures du soir, il nous disait : « Faut qu’on aille construire un lit superposé. » Donc on allait dans son atelier, il nous construisait un lit superposé. Il avait fait des petits téléphones pour mon frère et moi puisqu’on était sur des lits superposés, avec des os de poulet, reliés par des fils de pêche. Et on avait deux petits clous. Comme ça, on posait le combiné. L’os de poulet, ça faisait combiné, et donc il avait dessiné sur le mur les cadrans où on se téléphonait avec mon frère ! Enfin… Il peignait les rochers dans la forêt, il faisait des têtes de monstres, donc on allait dans la forêt visiter des monstres et tout… Enfin c’était… Ou on attendait les écureuils. Il avait fait aussi tout un truc, tout un parcours avec des noisettes, parce qu’ils habitaient un peu dans la montagne, donc tout un parcours dans les arbres et le soir, on regardait pas la télé. On avait le droit de la regarder beaucoup dans la journée, toute la journée même si on voulait. Et le soir, après le dîner, on s’asseyait dehors et on attendait que les écureuils viennent manger les noisettes. Enfin voilà ! C’était un mec(7), je l’adorais !

Quelques détails :
1. prolo : abréviation de « prolétaire ». L’abréviation est devenue de l’argot pour parler de quelqu’un de pauvre.
2. une boniche (ou une bonniche) : terme péjoratif pour désigner une bonne, une servante, quelqu’un qui est au service de gens plus riches.
3. sarde : de Sardaigne
4. il en avait rien à foutre : plus poliment, on dit « Il n’en avait rien à faire » = ce n’était pas un problème pour lui, ça ne l’embêtait pas de faire des trucs aussi fous, ça lui était compètement égal.
5. un dingue : un fou.
6. C’était n’importe quoi ! = expression pour dire qu’il n’y avait aucune discipline, aucune règle.
7. un mec = un homme, en argot.