Le français de Wilkinson

Il est anglais et grand rugbyman. Lors de la Coupe du Monde en Nouvelle Zélande, il a bien sûr joué pour l’équipe d’Angleterre. Mais comme il joue aussi désormais pour le club de Toulon, pas loin de Marseille, il vit entouré de Français et a appris notre langue. C’est pour ça qu’il répond en français aux questions des journalistes français.
C’est le cas dans cette petite interview juste après la défaite de l’Angleterre contre la France à Auckland il y a quelques semaines.
En l’écoutant, je me suis dit qu’il parlait bien notre langue, que c’était agréable de l’entendre s’adresser au public français dans sa langue, que tout le monde ne faisait pas cet effort – quelle que soit la langue. Très, très sympathique !
Je me suis dit aussi que c’était intéressant de vous parler de ce qui fait qu’on entend cependant qu’il n’est pas français: sa prononciation de certains sons, le vocabulaire qu’il emploie, l’ordre des mots dans ses phrases. L’influence de l’anglais est là. Pas facile de gommer sa langue maternelle quand on parle une autre langue.

Voici donc ma petite correction pour que le français de Jonny Wilkinson devienne parfait !
En toute humilité, parce que son français est cent fois meilleur que mon rugby ! Evidemment !

Transcription:
– Jonny, gros match ce soir. Très, très gros match !
– Oui, c’est vrai. On est très déçus à l’équipe d’Angleterre…
Alors, un premier problème de prononciation typique des anglophones notamment. La prononciation des R, comme dans vrai et très. Et pour un anglophone, évidemment, c’est très souvent vrai, très, et le R n’a pas du tout cette sonorité-là en français. Alors, ça n’est pas gênant, on comprend tout à fait. Mais c’est vrai que si on veut gommer son accent étranger en quelque sorte, il faut réussir à… à prononcer ce R français à la manière des Français. En fait, c’est la langue dans la bouche qui ne se place pas du tout de la même façon. Dans… Pour les anglophones, elle a tendance à s’arrondir dans la bouche. Pour faire vrai, elle se recourbe et s’arrondit dans la bouche, alors que en français, elle est… elle reste totalement à plat. Et c’est ça qui donne cette sonorité un petit peu dure du R français.

– On a… on a donné tout ce qu’on avait pour ce match et on a… On savait avant…
Autre petit problème, mais c’est vraiment un détail, il dit « on savait avant », donc il prononce « on » alors qu’en fait on prononce juste on. On savait avant, et il rajoute ce N sonore alors qu’en français, on le fait pas.

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Imparfait du subjonctif

Les conjugaisons en français sont un peu compliquées, il faut bien le reconnaître ! Heureusement, certains temps sont en voie de disparition, comme par exemple l’imparfait du subjonctif, remplacé par le subjonctif présent.

Peut-être avez-vous lu Le Petit Prince, d’Antoine de Saint Exupéry. On y trouve le verbe avoir et le verbe manger à ce temps:
Pourquoi fallait-il que j’eusse de la peine ?
– Pourquoi il était si important que les moutons mangeassent les arbustes.

Ces formes sont devenues très rares, même à l’écrit. Ce qui survit chez quelques écrivains contemporains, c’est la troisième personne du singulier, probablement parce qu’elle ressemble au passé simple – avec un accent circonflexe en plus – qui lui, est un temps toujours très utilisé à l’écrit dans les récits ou les romans.

Par exemple dans le roman allemand Le goût des pépins de pomme, de Katharina Hagena (2008), le traducteur français a choisi d’utiliser ces formes:
Mais comment se pouvait-il que l’on trouvât encore du persil dans ce potager ?
– Bien que cela me fût désagréable, je n’en étais pas moins soulagée.
– Elle avait eu besoin de quelque chose de solide. Quelque chose qui l’empêchât de tomber et l’aidât en même temps à oublier.
– Il n’était pas pensable que l’une ou l’autre des trois soeurs entretînt une liaison amoureuse sous les yeux d’Hinnerk.

Je ne sais pas si en allemand, le style est aussi soutenu et si l’effet produit est le même.

Espèce en voie de disparition donc, qu’il faut pourtant connaître pour lire la littérature des siècles passés et que certains continuent à apprécier et protéger.
Voici Malek et son amour du beau français. Pas traumatisé du tout !

Transcription:
Il pleut, vous êtes assis sur un banc et vous… vous lisez votre livre.
– Exactement.
Ça doit être un livre bien intéressant !
– Ah, oui, oui. C’est le Guide du français correct, pour apprendre à parler français correctement, conjuguer les verbes, les ver[…], surtout à l’imparfait du subjonctif.
C’est une chose qu’on utilise souvent, l’imparfait du subjonctif !
– Absolument ! Mais il y a un bistrot (1) ici, dans Paris où il y a un club, ils se déterminent, quoi, à n’employer que les imparfaits du subjonctif: il faudrait que je portasse (2) mon verre à votre santé, etc…
Vous rigolez ou quoi ! (3)
– Non, c’est vrai ! Je vous assure que ça existe, hein ! Voilà, comme ça, c’est des copains, ils se réunissent et ils ne parlent qu’à l’imparfait du subjonctif. Et il y a des verbes, c’est très difficile. Il aurait fallu que je ressassasse mes mots. Oui ! Vous avez là au moins sept « s ». C’est le verbe ressasser. Donc je ressasse. Mais il faudrait que je ressassasse (4). C’est formidable, ça, non ? Vous trouvez pas ? La langue française est merveilleuse, voilà. Je conseille à tout le monde: Jacques Capelovici, Guide du français correct: pièges, difficultés, chausse-trapes (5) de la langue française. Ah, il est formidable !
Et qu’est-ce qui vous fascine, vous, là-dedans, dans cette grammaire ?
– J’aime la langue française, quoi. J’aime cette grammaire. Les instituteurs, quand nous avions dix ans, nous donnaient des coups de bâtons sur les doigts si on faisait une faute d’orthographe, si on ne savait pas conjuguer un verbe. Et puis c’est resté comme ça et c’est extraordinaire, extraordinaire.
Vous trouvez que c’est un bon endroit, la… la rue, un banc public pour… pour se laisser aller ?
– Non, je vais à un club où se réunissent un peu tous les vieux justement, pour jouer au scrabble (6), à la belote (7), et conjuguer des verbes. Et puis voilà. C’est à 2 heures, alors j’ai 5 minutes devant moi, je me repose. Et à 2 heures, j’y vais.

Commentaire:
Donc ce subjonctif imparfait est effectivement très peu employé aujourd’hui. Et même les enfants, à l’école, ne passent pas autant de temps à l’apprendre que il y a, je sais pas, une quinzaine, une vingtaine d’années, ce qui montre qu’il est vraiment en régression totale. Et quand on l’entend, ça fait toujours rire, en fait, parce que c’est une forme tellement bizarre que on se rend bien compte que personne ne peut parler comme ça. Alors voici un petit extrait d’un sketch avec plusieurs de ces verbes employés au subjonctif imparfait, à la première personne du singulier, ce qui fait vraiment très, très, très bizarre !
« Fallait-il que je les aimasse, que je les sublimasse, qu’à eux, je m’identifiasse pour que moi, petite gosse de rien du tout, vers l’Olympe, je me hissasse ! »

Quelques détails:
1. un bistrot: un café (familier)
2. que je portasse: personne n’emploie plus vraiment cet imparfait du subonctif, sauf à l’écrit dans des textes au style très soutenu, et essentiellement à la 3ème personne du singulier, pour faire la concordances au passé, de façon stricte: Il aurait fallu qu’il portât.
On évite toutes les formes avec ces « s »: que je portasse, que tu portasses, que nous portassions, que vous portassiez qu’ils portassent. A la place, on emploie le subjonctif présent: que je porte, que tu portes, qu’il porte, que nous portions, que vous portiez, qu’ils portent.
3. Vous rigolez ou quoi ? = vous plaisantez ! / Vous voulez rire ! (familier, à cause de l’emploi de rigoler et de ou quoi.)
4. il faudrait que: est normalement suivi juste du présent du subjonctif. Pour utiliser l’imparfait, il faut parler au passé: il aurait fallu que…
5. une chausse-trape: une embûche, un piège. (Rien que l’orthographe de ce mot est un piège: il n’y a qu’un p, alors que plein de gens l’écrivent avec deux p. Et au pluriel, on met un s seulement à trape, pas à chausse.)
6. le scrabble: il prononce le nom de ce jeu comme la grande majorité des Français, à la française. C’est très fréquent de jouer au scrabble dans les clubs du troisième âge, comme on les appelle.
7. la belote: c’est un jeu de cartes très populaire en France. Une vraie institution. (chez les jeunes comme chez les plus âgés.)