Les familles et leurs secrets

Nouvelle séance de rattrapage pour moi, avec ce film, Le Fils de Jean, sorti il y a deux ans et que j’avais manqué au cinéma. Je le partage avec vous car il m’a beaucoup plu, beaucoup touchée. On se laisse embarquer dans cette histoire de filiation, qui avance, portée par un certain suspense, par le jeu des acteurs qui est parfait et plein de finesse, par des dialogues où il y a juste le nécessaire. La caméra de Philippe Lioret sait capter les émotions et les regards. Je n’avais pas aimé son film Je vais bien, ne t’en fais pas, trop invraisemblable à mon goût et oppressant. Mais je vous recommande celui-ci si vous ne le connaissez pas!

Transcription
Bonjour monsieur, je suis Mathieu Capelier. Vous avez essayé de me joindre (1) tout à l’heure (2).
Il s’appelait comment ? Il avait des enfants ?

Tu vas faire quoi, là-bas ?
Voir qui c’était. Puis voir mes frères surtout.

Mathieu ?
Oui.
Pierre.
Bonjour.
Bon, il y a quinze jours, il pêchait sur un lac, il est tombé du bateau et on l’a pas retrouvé.
Et ils vont enterrer quoi alors, si ils l’ont pas retrouvé ?

Quand même, tu aurais pu me le dire.
Tu aurais été incapable de tenir ta langue (3), tu le sais très bien.
Mathieu est le fils de Jean.
Tu vois !
Je viens de l’apprendre.
Moi aussi.

Tes frères, ils savent pas que tu existes. Puis leur mère non plus, surtout. Déjà (4) qu’elle vient de perdre son mari et puis les autres, leur père, tu penses pas qu’ils en ont déjà assez comme ça ?
Je veux pas faire d’histoires (5), moi, je veux juste les voir, c’est tout. Et j’ai deux jours pour ça.

Le pickup, là-bas, c’est eux. On est d’accord que (6) tu dis rien, OK.
C’est le fils d’un ami. Français. Il vient nous aider.
Et votre père, il avait une clinique, c’est ça ?
Ouais.

Tu fais pas le con (7), hein.

Mon père, il est au fond d’un lac. Et demain, on enterre sa casquette.
Viens, donne.

Ouais, c’est pas un cas répertorié, ça.

Dans cinq ans. On va attendre sept ans (8) l’ouverture de la succession (9). Tu vas en profiter toi aussi ! Tu en as la moitié !

Je me demande ce que je fous (10) là, à chercher un macchabée (11) que je connais pas, avec les deux cinglés (12), là !

Quoi ?
Lâche-moi !
Sam !

Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Tu fais quoi avec elle ?
S’il te plaît.
Sam !
Tu as fait tout ce voyage pour ça !

J’aurais aimé assez avoir un garçon.
Pour aller à la pêche ?

Quelques explications
1. joindre quelqu’un : contacter quelqu’un par téléphone. On dit par exemple : Je n’arrive pas à le joindre. Tu as des nouvelles, toi ?
2. Tout à l’heure : cette expression indique un laps de temps pas très long, qui peut être dans le passé ou dans le futur : Je l’ai appelé tout à l’heure. / Je l’appellerai tout à l’heure. / On se voit tout à l’heure.
Mais quand on dit : A tout à l’heure, c’est bien sûr dans le futur (proche, obligatoirement dans la même journée)
3. tenir sa langue : cette expression signifie garder un secret, ne pas parler de quelque chose qui a un côté confidentiel ou dont on sait qu’il ne faut pas parler.
4. Déjà que : on emploie cette expression quand on veut donner plusieurs raisons à une situation. Déjà que permet d’introduire un premier élément, avant d’aller plus loin. (style familier). Par exemple : Déjà qu’elle est débordée par son travail habituel… Si tu lui demandes d’en faire plus, ça ne va pas marcher ! / Déjà qu’il fait froid ! Si en plus il se met à pleuvoir !
5. Faire des histoires : causer des problèmes, créer des problèmes (style familier). Par exemple : C’est quelqu’un qui n’est pas facile à vivre car il fait tout le temps des histoires. / Arrête de faire des histoires pour rien ! Tu deviens pénible.
6. On est d’accord que… : C’est une manière familière d’obliger quelqu’un à faire ou ne pas faire quelque chose. C’est comme un ordre en fait. Par exemple : On est bien d’accord que maintenant, tu vas te mettre sérieusement au travail. / On est d’accord que tu seras à l’heure tous les jours.
7. Tu fais pas le con : c’est une sorte de menace. On ordonne à quelqu’un de ne pas faire une bêtise, de ne pas causer de problème, de bien se comporter. (très familier)
8. cinq ans / sept ans : je ne comprends pas pourquoi il utilise deux chiffres différents !
9. La succession : il s’agit du processus déclenché à la suite du décès de quelqu’un pour que ses héritiers bénéficient de son héritage. On dit qu’on ouvre la succession, puis quand c’est terminé, on dit que la succession est réglée.
10. Ce que je fous = ce que je fais (style très familier)
11. un macchabée : un cadavre (très familier)
12. cinglé(e) : fou (folle) (style familier). On peut l’employer comme adjectif ou comme nom. J’ai l’impression qu’on entend ce mot moins souvent qu’avant. Aujourd’hui, on entend plutôt : C’est un vrai malade !

La chair de poudre

Dans tous les villages ou les villes où on passe en cette saison, les monuments aux morts sont fleuris depuis les commémorations du 11 novembre. Enfant déjà, j’étais émue par tous ces noms gravés dans la pierre. Les Lucien, Augustin, Adrien, Victor, Camille, tous ces jeunes gens tués par la guerre, dont les prénoms sont à nouveau portés aujourd’hui par des enfants qui, je l’espère, vivront leurs vies en paix. Plus tard, il y a eu pour moi des lectures marquantes, des films inoubliables sur cette guerre-là.
Et samedi dernier, j’ai écouté une très belle émission à la radio, où Denis Cheyssoux, qui parle toutes les semaines de la nature, a témoigné de ce massacre en retournant dans la forêt de Verdun. Comme dans tous ses reportages, les mots, les bruits, les gens avec qui il discutait ont suffi à faire surgir ce souvenir. Nul besoin d’images, d’archives. C’était sobre et profondément touchant. C’est ce que je voulais partager avec vous aujourd’hui.

Verdun

Transcription
Je souhaitais vous ramener sur ce lieu. Alors, on sait que la Somme fut plus meurtrier (1) encore mais a laissé, on va dire, moins de traces mémorielles. Et donc on se rend dans une autre pompe aspirante de sang, cette broyeuse de chairs, ce tue-jeunesse irrationnel, cette fabrique d’orphelins qui donne la chair de poudre (2). Forêt de Verdun, classée forêt d’exception aujourd’hui, donc on ne peut pas… On ne peut pas depuis un siècle cultiver, hein, cette terre qui est gorgée de métaux lourds, donc c’est impossible. Vous avez des balles, des obus, des schrapnels, des baïonnettes, donc elle est lourdement polluée. Forêt zebrée, hein, de sapes, de boyaux, de tranchées. Les mares d’aujourd’hui ne savent plus qu’elles sont d’anciens trous d’obus. Et on ne cultive pas, hein, sur des morts, sur une bataille que les Allemands voulaient décisive. Et on vient y cultiver (3) maintenant la mémoire du « plus jamais ça », du « Que maudite soit la guerre ».
Et dès le printemps 1919, hein, ce qui a frappé les gens, sur ce champ de ruines, bah c’était les coquelicots – on en a parlé, là, hein – ces petites taches de sang, bien vivantes qui jouaient avec le vent, et ces coquelicots donc qui poussaient sur cette terre amendée (4) des corps de nos anciens. Et quand on dit anciens, ils étaient tellement jeunes ! Dix-huit, vingt ans ! Et, voilà, moi je pense à Louis Averouse, qui était mon grand-oncle, mort en 1915 à vingt ans et puis à ma grand-mère, qui était sa sœur, qui avait un prénom de fleur si joli, Marguerite, et qui est partie en paix, elle, hein, un 11 novembre, comme un clin d’oeil, c’était en 87, comme un clin d’oeil à son frère.
Alors, il y avait des ouvriers évidemment, des paysans, des charpentiers, des fonctionnaires, des milliers d’instituteurs qui écrivaient des lettres, au milieu des rats, et qui écrivaient aussi pour des copains, en disant : « Ma petite femme chérie, bientôt je vais revenir, mais face aux Boches (5), bah il faut tenir. La guerre, que veux-tu, c’est toujours moche. Tenir, tenir, ça, c’est les ordres. ».Et un nouvel horizon de la mythologie française a pris naissance à Douaumont.

Donc on n’était pas loin… Le temps, on va dire, il était un peu comme dans les chansons de Brel : il était plafond bas, pluie chagrine, et on va débuter avec Guillaume Rouart, qui est technicien à l’ONF, qui nous raconte sa forêt : Les plaies sous la forêt, dans votre magazine de nature et d’environnement, à Verdun.

– Et sur ces 10 000 hectares de forêt domaniale, dans les années 20, c’était… c’était quoi à peu près ?
– Peu de troncs, parce qu’il y avait peu de forêt, hein, si tu veux, mais surtout un sol bouleversé, puisqu’il a été tiré environ 60 millions d’obus pendant la bataille, donc plusieurs obus au mètre carré – on en a partout autour de nous. 100 000 hommes qui n’ont pas été retrouvés, de la bataille. Tout de suite après la guerre, l’ administration a demandé à ce qu’il y ait un grand déminage de cette zone. Bien sûr tout a été ramassé, mais en surface. On a ramassé aussi de la ferraille, on en voit encore , hein, un peu partout, des queues de cochon, des choses comme ça.
– Alors, les queues de cochon, on va rappeler que c’était quand même…
– Des espèces de tire-bouchons en métal, qui permettaient de tendre les barbelés. On n’en a pas là sous les yeux, mais on en trouvera sûrement au long du chemin. Et puis bien sûr a commencé aussi l’opération de ramassage des corps donc, d’où l’ossuaire, voilà. Donc bien sûr, tous les gens qui venaient ici qui trouvaient des ossements, tout a été ramené à l’ossuaire, donc environ 130 000 soldats qui ont été retrouvés. On dit « environ » parce que c’est difficile avec les ossements qui ont été entreposés, donc français et allemands. Et la nécropole nationale avec les soldats français.
– Alors on marche en fait sur une fosse commune qui est extrêmement émouvante parce que…
– Voilà, parce qu’on sait, surtout ici, vous êtes à l’ouvrage de Douaumont, que les bombardements étaient tellement intenses – et l’ouvrage a été pris et repris plusieurs fois entre les Allemands – on n’enterrait pas, hein, on mettait sommairement dans les trous d’obus, et on recouvrait de terre. On n’avait pas de temps de faire des grandes fosses, pour creuser ici, – même il y avait pas de tranchées. On s’imagine toujours des belles tranchées avec des sacs de sable qui protègent. Pas à Verdun ! A verdun, le bombardement était tellement intense que les soldats en fait creusaient un petit peu entre les trous d’obus pour se faire des espèces de tranchées. Donc souvent, ils étaient dans les trous avec de l’eau jusqu’à la taille, pour attendre l’ennemi. Voilà. C’était des conditions… Quand on dit l’enfer de Verdun, c’était pas une… c’est pas un mythe (6). C’est surtout que vous êtes sur des sols argileux, donc dès qu’il pleut ou qu’il y a du passage, ça se transforme en boue. Il y a beaucoup de témoignages où des soldats étaient… C’est un peu comme des sables mouvants, quoi ! La boue vous enlisait, vous ne pouviez plus en sortir sans l’aide de vos camarades.
Et donc en fait, c’est au gré (7) des intempéries que les corps, que les matières remontent.
Voilà, alors, au gré des intempéries, et aussi au gré de nos travaux, puisqu’on fait quand même beaucoup de travaux. C’est une forêt de production, la forêt domaniale de Verdun, et donc on ressort – mais il y a pas de chiffres évidents à l’année – mais plusieurs corps par an de soldats.

Quelques explications :

1. meurtrier : ce masculin est un peu bizarre à première vue car il est question de la Somme. En fait, il veut parler de ce lieu – d’où le masculin à l’oral – qui a été le théâtre lui aussi de batailles meurtrières.
2. La chair de poudre : cette expression n’existe pas. Elle vient de la véritable expression : donner la chair de poule, qui signifie que quelque chose provoque la peur, en évoquant ce qui se passe physiquement quand on a très peur. Donc ici, il y a un jeu sur les mots poule/poudre, et c’est une façon très évocatrice de dénoncer la tuerie qu’a été cette guerre. La poudre évoque les canons, les fusils, les armes en général, tout ce qui tue, tout ce qui meurtrit la chair, le corps des soldats. Oui, cela suscite l’effroi. Très belle phrase, je trouve.
3. Cultiver : ce verbe est employé au sens propre et au sens figuré dans ce beau texte. Au sens figuré, on dit qu’on cultive la mémoire de quelque chose ou de quelqu’un, c’est-à-dire qu’on entretient ce souvenir.
4. Amender une terre, c’est la fertiliser en lui ajoutant des éléments qui lui manquent, pour qu’elle devienne encore plus cultivable.
5. Les Boches : pendant longtemps, ça a été le terme péjoratif utilisé par les Français pour désigner les Allemands.
6. C’est pas un mythe : c’est la vérité, ce n’est pas une histoire qu’on a inventée ensuite.
7. Au gré de : en fonction de quelque chose. Ce sont les pluies (donc les intempéries) qui avaient le rôle principal pour faire ressortir les corps de la terre.

L’émission entière est ici.