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Leçon de vie

Je viens de lire un très beau livre, au titre assez étrange : Vie de ma voisine. Geneviève Brisac y fait entendre la voix de sa très vieille voisine qui dit son enfance et sa jeunesse, avec ses parents, puis sans eux, puisqu’ils ont disparu dans les camps nazis en 1942. Jenny Plocki et son petit frère ont survécu, en France. C’est un récit d’une très grande force, qui ne cède jamais au désespoir parce que les tragédies y sont dites avec « l’habituelle sobriété » de cette désormais vieille dame qui a vécu intensément et dignement. Le présent, le passé, la vie de Jenny, celle de Geneviève Brisac, s’y entremêlent, dans une parole qu’on suit comme si on était avec elles deux. Phrases courtes, sans fioritures ni désespérance, pour dire encore une fois cette histoire qui est la nôtre parce qu’elle est celle de Jenny, de sa mère et de son père, avides de liberté, d’égalité et de fraternité.

J’ai lu ce récit d’une traite, parce qu’il touche à l’essentiel et qu’il est d’une intense dignité. Le récit d’une vie tout entière éclairée par les derniers mots écrits par Nuchim Plocki dans le train de la déportation et qui sont miraculeusement parvenus à ses deux enfants: Soyez tranquilles les enfants, maman et moi nous partons ensemble. Papa. Vivez et espérez.
On voudrait qu’ils sachent tous les deux que leurs enfants ont triomphé de cette horreur, on voudrait qu’ils puissent être rassurés et fiers.

J’ai ensuite écouté Geneviève Brisac.

Geneviève Brisac – Vie de ma voisine

Transcription
J’ai entendu ce matin à la radio Florian Philippot, le porte-parole du Front National, dire qu’il souhaitait, si jamais ils arrivaient au pouvoir, que les enfants d’immigrés payent pour aller à l’école publique. D’une certaine façon, c’est à cause de phrases de ce genre-là, de propos (1) de ce genre-là que j’ai écrit Vie de ma voisine, pour que… pour qu’on comprenne à quel point il est impossible que le pays des Droits de l’Homme, le pays qui a inventé la Révolution de 1789, puisse en arriver à ce qu’on articule (2) des choses pareilles. On est quand même dans un monde effrayant et dans ce… Comme la peur est certainement le… La peur, on le voit très bien quand on lit le livre et quand on écoute Jenny Plocki, la peur est la pire des conseillères. C’est la peur qui fait dénoncer ses voisins, c’est la peur qui fait qu’on ne vient pas en aide à des réfugiés, c’est la peur qui fait qu’on ne va pas aider des enfants qui sont dans le besoin, c’est la peur qui fait qu’on se replie (3), qu’on se recroqueville (4). Or, la peur, ça ne sert à rien. Ça ne sert qu’à se compromettre finalement. Et je crois réellement que – Jenny Plocki le dit très, très bien, à un moment donné, elle dit : « Quand on a vécu ce que j’ai traversé, on ne peut plus avoir peur de rien. » Et ce serait un petit peu la leçon de tout ça. Je pense que pour toutes les petites filles, les jeunes filles, et puis les petits garçons, je pense que cette leçon de droiture (5), de courage, de culture aussi… Et je pense que pour moi, c’est la même chose, c’est-à-dire qu’il y a… Jenny Plocki, c’est une femme de culture, c’est une femme qui a lu des milliers et des milliers de livres, pour qui la culture est au cœur de la défense de notre humanité, eh bien… c’est-à-dire le théâtre, c’est-à-dire le cinéma et les livres, et les expositions, et la peinture. Et le partage. La culture pour tous, c’est… c’est notre seul rempart (6).

Quelques explications
1. des propos : des paroles
2. articuler : ici, cela signifie : prononcer / dire
3. se replier : se replier sur soi, se fermer aux autres
4. se recroqueviller : se replier complètement sur soi-même physiquement
5. la droiture : c’est le fait d’être quelqu’un de droit, c’est-à-dire toujours honnête et fidèle aux valeurs de justice
6. un rempart : au sens propre, c’est un mur qui protège une ville ou un château-fort. Donc au sens figuré, c’est ce qui nous protège contre un danger majeur. Par exemple, on emploie souvent les expressions suivantes : un rempart contre la barbarie / un rempart contre la bêtise / un rempart contre l’obscurantisme, etc.

Cette vidéo est ici, en entier.

Pour vous donner envie de lire ce livre, si riche, voici quelques passages du début:


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Vie de ma voisine

J’ai aussi été touchée par ce que Jenny dit de son amitié avec Monique, l’amie de toujours:
Monique est la personne la plus fiable du monde. L’incarnation du mot Amitié. Une personne solide et bonne, dont la vie a filé comme celle de Jenny, jamais loin, en une sorte de destin parallèle, elles ont navigué de conserve sur une eau souvent mauvaise à boire, mais n’ont jamais, en quatre-vingts ans cessé de parler ensemble.
Et aussi : Souvent, lors de nos conversations, Jenny ne nomme même pas Monique. Elle dit ma copine, elle dit cela avec pudeur et humour, consciente du trésor qu’est ce dialogue profond et constant depuis trois quarts de siècle.

A l’école en 68

En mai 68, j’étais petite, je n’ai pas beaucoup de souvenirs précis. Plutôt des impressions et des images. Du beau temps à Paris, plus de classe puisque les écoles étaient toutes fermées, en grève, mes parents – instituteurs – qui allaient à des réunions. Et nous les suivions. C’est surtout ça qui me reste : nous les enfants des maîtres et des maîtresses, nous étions totalement libres de jouer dans les écoles où se tenaient ces réunions, libres dans la cour de récréation, libres d’explorer les couloirs et les classes, libres de ne plus avoir d’horaires ni de devoirs à faire ! C’était joyeux. Et pour les adultes aussi !
A la radio, il y a quelques jours, il y avait ces témoignages de gens qui étaient un peu plus âgés alors. Sur l’école, l’enseignement. Un avant et un après. Pour moi, c’est plus flou. Si, quand même, ce qui me reste de l’après, c’est la fin de l’école séparée garçons-filles.

Mai 68

Transcription
En fait, il y avait un message (1) qui était délivré par les professeurs et qu’il fallait apprendre par cœur. Il y avait aucune discussion sur l’enseignement. En fait, il fallait accumuler des connaissances et il fallait être capable de les restituer.
(Quatre et quatre huit. Huit et huit font seize.)
On pouvait poser quelques questions pour mieux se faire expliquer les choses mais il était hors de question (2) de contester quelque chose. En histoire, par exemple, on voyait bien les difficultés de la position de la France – la guerre d’Algérie (3), les questions qu’on se posait par rapport à l’immigration, etc. L’idée que l’on puisse parler des choses était impensable (4). On pouvait pas avoir son point de vue. Il y avait un point de vue qui était celui du manuel scolaire (5). La curiosité intellectuelle n’était pas du tout encouragée.
On s’alignait deux par deux au moment où se finissait la récréation et où il fallait rentrer en cours. Je me souviens de plaisanter avec un camarade de classe et le surveillant général qui passait par là m’a envoyé une gifle au passage parce que je riais.

Plus d’estrade (6)! Le professeur maintenant n’était plus au-dessus des élèves mais il était au niveau de l’élève. Les rapports avec les élèves, beaucoup plus décontractés ! Je dirais même parfois trop, puisque j’ai connu l’expérience où on tutoyait les professeurs, au grand dam (7) du chef d’établissement. Il y avait aussi le fait qu’on a fait disparaître les notes. Plus de compositions (8), puisque dans les temps anciens, chaque trimestre, il y avait des compositions dans chaque matière, et là, formidable (9), plus de compositions ! Et plus de classements (10). On s’est mis à comprendre qu’il fallait dispenser un enseignement tout à fait différent selon (11) les élèves. Et je trouve que ces jeunes professeurs se sont tous engouffrés (12) dans cette rénovation avec grand plaisir. On inventait, on créait.

On peut penser notamment à la mixité (13). En fait, la mixité est accélérée dans certains établissements (14) par mai 68 parce que mai 68 a ringardisé cette séparation des sexes, mais elle était déjà pratiquée dans beaucoup d’établissements, notamment tous les nouveaux collèges qui s’étaient construits. De ce point de vue, mai 68 n’est pas véritablement un commencement. Ce n’est pas non plus un aboutissement (15). C’est un révélateur.

Quelques explications:
1. un message : une façon de penser, d’expliquer les choses
2. être hors de question : être totalement interdit, totalement impossible.
L’expression Il est hors de question que… est suivie du subjonctif : Il est hors de question que tu fasses comme ça.
3. la guerre d’Algérie : la guerre que les Français ont faite en Algérie pour empêcher l’Algérie de devenir indépendante. « Les événements », comme les gens disaient alors. Sujet tabou.
4. Impensable : complètement exclu, interdit, impossible
5. un manuel scolaire : un livre fait pour être utilisé en classe par les professeurs, qui applique le programme scolaire de la matière et de la classe. On dit par exemple : un manuel d’histoire, un manuel d’anglais
6. une estrade : un plancher surélevé par rapport au sol. Le bureau du professeur ou de l’instituteur était sur une estrade pour dominer la classe, bien voir et être vu par tous les élèves.
7. au grand dam quelqu’un : au grand désespoir de quelqu’un. Par exemple, ici, le directeur désapprouvait ce tutoiement et cela le contrariait vraiment.
8. les compositions : c’était comme des mini examens, il y avait un côté solennel à ce genre d’évaluations.
9. Formidable : génial, super. Formidable n’est pas familier, contrairement aux deux mots cités.
10. Les classements: les élèves étaient classés en fonction de leurs résultats aux compositions et ce classement était annoncé assez solennellement.
11. Selon : en fonction de
12. s’engouffrer dans quelque chose : au sens propre, cela signifie entrer très rapidement quelque part. Au sens figuré, cela signifie qu’on se met à faire quelque chose très rapidement.
13. La mixité : c’est le fait que les hommes et les femmes, les garçons et les filles fassent les mêmes activités sans être séparés. Avant, il y avait des écoles de filles et des écoles de garçons. Les écoles n’étaient pas mixtes.
14. Un établissement : une école, un collège, un lycée.
15. Un aboutissement : le résultat d’une évolution, d’un processus

Trois remarques personnelles:
– on avait vraiment beaucoup de notes à l’école primaire ! En photo, c’est un de mes livrets, comme on appelait les relevés de notes. Tout à la main ! Pas de logiciel pour calculer ni pour remplir. C’est l’écriture de ma mère puisque j’ai été dans sa classe au CP !
– je n’ai jamais eu par la suite d’enseignant qu’on pouvait tutoyer. De toute façon, ça ne nous serait pas venu à l’idée !
– j’ai eu moi aussi un surveillant général, qui mettait des gifles, aux garçons exclusivement. Mais c’était après mai 68 ! C’était choquant.
Je vous en reparle bientôt.

L’émission est ici

Les mots et les paysages

J’ai lu récemment Nos Vies, de Marie-Hélène Lafon, parce que je l’avais écoutée à la radio et avais trouvé, juste après, son dernier livre exposé sur une table à la bibliothèque. Et j’ai plongé dans ses mots, ses sensations, sa façon si singulière d’écrire. Ce faisant, je n’ai pas commencé à découvrir cette écrivaine par ses livres les plus typiques, ceux où la nature, la campagne où elle a grandi sont le décor de ses histoires. J’ai beaucoup aimé ce livre et vais lire les autres, pour y retrouver ce qu’elle évoquait dans cette interview, écoutée par hasard, encore une fois. Il y était question de son enfance, de lecture, d’écriture, dans une langue où chaque mot est choisi. Je partage avec vous aujourd’hui la beauté de ses évocations, dans cette diction qui lui est si personnelle.

La lecture Les paysages – MH Lafon

Transcription
Comment les mots se sont-ils inscrits dans votre cœur et dans votre corps ? Et à partir de quand, Marie-Hélène Lafon ?
– Avec l’école. Avec l’entrée au CP (1). L’avènement (2) des mots, c’est l’apprentissage d’abord de la lecture. C’est d’abord la syllabe : c’est BA, BE, BI, BO, BU (3). Rémi et Colette (4), le livre de lecture. Donc la syllabe, le mot, la phrase, la passion immédiatement contractée (5) de la grammaire, de la composition de la phrase, de son agencement, de sa mécanique, de son lego. Et l’étape suivante, ce sont les histoires, que la maîtresse nous lisait à l’école l’après-midi. Donc tout ça, c’est le CP. Une sorte d’éblouissement, le CP. Et le sentiment d’être à ma place, à cet endroit-là. A ma place à l’école aussi d’ailleurs, et je n’en suis jamais sortie, puisque, vous l’avez dit tout à l’heure (6), je suis professeur. Et d’avoir accès à un chatoiement (7) du monde dont je n’avais probablement pas conscience, en tout cas pas de cette manière-là jusqu’à présent. Je ne suis pas allée à l’école maternelle (8), il n’y en avait pas. Donc comme le CP, on a six ou sept ans, voilà, donc ça commence comme ça. Et ça n’a pas cessé depuis, cet émerveillement du verbe. Et j’ai beaucoup de chance, parce que la grâce du verbe (9) m’est tombée dessus au CP, et auparavant, la grâce du paysage m’était tombée dessus et m’avait emportée. C’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour vivre.
Encore faut-il (10) savoir le regarder, le paysage !
– Je… Je… Pardonnez-moi de le dire parce que ça va paraître un peu outrecuidant (11) mais je crois que j’ai toujours déjà su, ça aussi. Vous voyez, j’ai des souvenirs extrêmement anciens de… d’une joie intense à voir autour de moi la rivière, la ligne de l’horizon, l’érable (12) de la cour, et la balançoire, voilà, la balançoire sous l’érable. Le vert, le bleu. Voilà. Ce sont des sensations très anciennes et profondément jubilatoires (13), qui m’ont été données très tôt et qui me restent, enfin qui me portent et me nourrissent encore aujourd’hui.
La géographie est une écriture de la terre, écrivez-vous. (14)
– C’est de l’étymologie. C’est tellement, dans mon cas, tellement vrai, tellement constant, puisque, écrivant, pendant des années et des années, j’ai d’abord… Je me suis enfoncée justement dans cette terre première, dans ce pays premier, qui en ce qui me concerne est cet infime (15) territoire du nord-Cantal, mais chacun porte en soi le sien. Il se trouve que, voilà, pour moi, j’ai commencé d’être à cet endroit-là et je me suis enfoncée dans cette… dans ces lieux, dans cette géographie infime. La rivière, à laquelle vous faisiez allusion tout à l’heure, elle doit… Elle fait 35 kilomètres. C’est rien et en même temps, pour moi, le monde a commencé là.

Des explications
1. le CP : c’est le cours préparatoire, la première classe de l’école primaire, où on apprend à lire. Les Français utilisent maintenant tout le temps l’abréviation plutôt que l’expression complète.
2. L’avènement : l’arrivée, la venue. Ce terme est employé par exemple à propos des rois : l’avènement du roi, ou d’un régime politique : l’avènement de la république. Ici, cela donne un caractère solennel à ce qu’elle dit des mots, du langage.
3. BA, BE, BI, BO, BU : c’est ce qu’on appelle la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, dans laquelle on associe une consonne avec une voyelle : B+A = BA, T+A = TA, BE+E = BE, T+E = TE, etc., puis on combine tous ces sons pour déchiffrer les mots.
4. Rémi et Colette : c’était le nom du livre dans lequel beaucoup de petits Français ont appris à lire.
5. contractée : prise, attrapée. Par exemple : On contracte une maladie.
6. Tout à l’heure : ici, cette expression renvoie à un moment du passé tout proche. Mais dans d’autres contextes, elle peut concerner un moment dans le futur proche.
7. Le chatoiement : c’est le fait de chatoyer, c’est-à-dire de renvoyer de beaux reflets. Ce terme est littéraire et exprime l’idée de la variété magnifique du monde.
8. L’école maternelle : on dit aussi la maternelle, c’est-à-dire l’école où vont les enfants français à partir de 3 ans, qui n’est pas obligatoire, mais où presque tous les petits Français vont.
9. Le verbe : ici, ce mot est employé dans son sens de langage.
10. Encore faut-il… : c’est comme dire : Oui, mais il est nécessaire que… Cette expression est d’un style soutenu et elle est suivie de l’infinitif comme ici ou du subjonctif. Par exemple : Je veux bien l’emmener voir ce film. Encore faut-il qu’il comprenne. /
11. outrecuidant : prétentieux, qui se croit supérieur aux autres. (style littéraire)
12. un érable : c’est un arbre
13. jubilatoire : qui procure beaucoup de joie
14. écrivez-vous : on inverse le sujet et le verbe mais ce n’est pas une question. C’est comme : Vous écrivez que…, mais le fait de le placer à la fin entraîne cette inversion.
15. infime : minuscule, très petit, et donc aussi sans importance

L’émission entière est à écouter ici.

Voici la méthode de lecture dans laquelle j’ai appris à lire !
Ce n’était pas Rémi et Colette. C’était bien plus dépaysant. Livre précieux pour moi. Je vous en reparle un de ces jours.
Cette page illustre bien ce dont parle Marie-Hélène Lafon.

Bon début de semaine à vous !

Les parents poules

Les mamans ont tendance à être des mères poules et à couver leurs enfants, comme la poule couve ses oeufs et s’occupe ensuite de ses poussins. (On utilise d’ailleurs ce terme affectueux pour s’adresser à ses enfants : Mon poussin, mon petit poussin)
Et aujourd’hui, les pères ne sont pas en reste et jouent un grand rôle dans l’éducation de leurs enfants, en refusant d’être seulement la traditionnelle figure de l’autorité. D’où ce terme assez amusant de papa poule !

Donc être des parents poules n’est pas surprenant à notre époque. Normalement, ce terme est plutôt sympathique. Mais le risque, c’est bien sûr d’étouffer ses enfants, qui ne peuvent pas s’envoler du nid. Difficile alors pour eux de voler de leurs propres ailes. Dans ce cas, on utilise de plus en plus un terme venu de l’anglais, et moins poétique : les parents hélicoptères, qui tournoient sans cesse au-dessus de leurs enfants pour veiller à ce qu’il ne leur arrive rien, qui surveillent toutes leurs activités en permanence. Cela engendre forcément des tensions dans les familles, notamment entre les parents et les ados !

Voici un tout petit tableau brossé par une journaliste et mère de famille, plutôt rassurant en définitive !
Ce billet m’a été inspiré par mon fils aîné, bientôt 30 ans, qui nous a dit l’autre jour, que nous avions été des parents « cools »! Ce n’est pas toujours l’impression que j’avais eue ! 🙂

Parents parfaits

Transcription
Moi, j’ai travaillé avec les adolescents, avec Phosphore (1) avant, et je me souviens d’un dossier mais (2) qui m’a énormément déculpabilisée en tant que parent, on avait fait un dossier qui était « Rester… »… « Comment rester zen en famille », avec des ados, donc 15-18 ans, pas mal en… pour certains, en mode (3) crise d’ado pour certains et des parents. Et je suis ressortie médusée (4) de ce dossier (5), parce que d’un côté, j’avais des parents, mais (6) certains en larmes au téléphone, déprimés, mais disant : « Mais qu’est-ce que j’ai raté (7)? Il me parle plus (8), il est dans sa chambre, tout ce que je dis, il lève les yeux au ciel (9), il y a rien qui a de l’importance. Qu’est-ce que j’ai loupé (10) ? On n’arrive plus à communiquer. » Et de l’autre côté, j’avais les enfants, hein, des mêmes familles, des ados qui me disaient : « Ouais, moi, mes parents, ils sont chouettes (11), ils sont sympas. » Quand… A la question « Ce serait quoi, un parent idéal ? », tous, y compris un ado, je me souviens, qui était en assez grande tension avec sa mère, c’était compliqué, tous, y compris lui, me dit (12) en gros (13), à un détail près (14), c’était leurs parents ! Donc ça, moi j’avais trouvé extraordinaire, ce dossier, pour ça, de se dire que même quand, en tant que parents, on a l’impression d’avoir loupé quelque chose, d’être un peu à côté de la plaque (15), en fait, ils nous aiment comme étant leurs parents et avec nos gueulantes (16) et nos… et nos coups de colère et nos pétages de plombs (17) des fois !

Quelques explications :
1. Phosphore : c’est le titre d’un magazine pour les grands ados, avec des BD, des reportages, des jeux et des dossiers, des enquêtes sur des thèmes particuliers chaque mois
2. mais qui m’a déculpabilisée : ici, mais n’a pas son sens habituel de contraste, d’opposition. C’est un emploi uniquement oral, qui sert à renforcer ce qu’on dit juste après, à le mettre en valeur. C’est en quelque sorte un synonyme de vraiment, totalement, etc. Ici, elle explique qu’elle s’est sentie totalement déculpabilisée.
3. En mode : expression orale à la mode, qui indique qu’on a adopté une attitude particulière. Ici, ces jeunes ont l’attitude typique des ados en crise d’adolescence, qui ne s’entendent pas avec leurs parents et s’opposent à eux sans cesse.
4. médusé : vraiment très étonné. (Ce terme est très fort.)
5. je suis ressortie de ce dossier : c’est-à-dire quand elle a eu terminé tout son travail d’enquête et de rédaction de ce dossier.
6. Mais certains en larmes : c’est le même emploi de mais que précédemment, pour insister sur le fait que certains parents étaient tellement catastrophés qu’ils en pleuraient.
7. Rater quelque chose : échouer à faire quelque chose.
Mais qu’est-ce que j’ai raté ? = Où est-ce que j’ai commis des erreurs ? / Qu’est-ce que je n’ai pas su faire ?
8. Il me parle plus = Il ne me parle plus. (style oral, avec omission de ne)
9. lever les yeux aux ciel : cela signifie bien regarder vers le ciel, mais pas pour regarder. Cela sert à exprimer l’agacement, à montrer son irritation sans passer par les mots. C’est du langage non-verbal très clair et très impoli évidemment !
10. Louper : rater, manquer. (style familier). Apparemment, ce verbe est en train de devenir neutre et non plus familier car beaucoup de gens l’emploient de façon interchangeable avec rater ou manquer, qui eux ne sont pas familiers.
11. Chouette : bien, sympa, etc. (plutôt familier) On n’entendait plus tellement ce mot et il est en train de revenir à la mode, j’ai l’impression.
12. me dit... : normalement, le sujet de ce verbe est « Tous », donc il faudrait accorder au pluriel : Tous me disent… Mais comme le sujet et le verbe sont loin l’un de l’autre et qu’elle a évoqué entretemps un ado particulier, elle accorde au singulier en pensant juste à lui. Elle a perdu son sujet en route, ce qui est fréquent à l’oral et n’est pas gênant pour la compréhension.
13. En gros : sans entrer dans les détails, dans les nuances.
14. À un détail près : il y a juste un détail qui ne correspond pas, qui ne va pas. Par exemple : Il a trouvé toutes les bonnes réponses, à un détail près. Donc c’est quasiment parfait ! / Tu as pensé à tout, à un détail près !
15. Être à côté de la plaque : ne rien comprendre et donc ne pas faire les choses correctement. (argot)
16. une gueulante : ce nom vient du verbe gueuler, qui signifie crier, se fâcher contre quelqu’un. Donc c’est lorsqu’on exprime sa colère en criant. (très familier)
17. un pétage de plombs : cela vient de l’expression : péter un plomb / péter les plombs, qui signifie qu’on perd totalement son calme parce qu’on est très en colère. (argot) On utilise aussi l’expression synonyme : Péter un câble. (Toujours au singulier.) Mais bizarrement, on n’emploie pas l’expression un pétage de câble.

L’émission entière est ici.

Bon weekend à vous !

Peur du noir ?

J’ai trouvé que cette publicité pour nous encourager à lire des romans policiers était bien trouvée, avec sa rime et son jeu de mots sur noir, même si pour les spécialistes, entre littérature policière – les polars – et romans noirs, il y a des différences. (Voici ce qu’en disait Jean-Patrick Manchette, un des maîtres français du roman noir : « Le bon roman noir est un roman social, un roman de critique sociale, qui prend pour anecdote des histoires de crimes, mais qui essaie de donner un portrait de la société.« )

Normalement, on a peur du noir quand on est enfant. Avoir vraiment peur ou jouer à se faire peur dans l’obscurité fait partie de l’enfance, comme le prouve le nombre d’albums pour les enfants, écrits, imaginés et dessinés sur ce thème, avec leurs monstres nocturnes, leurs sorcières inquiétantes, leurs créatures entrevues, leurs loups au coeur de sombres forêts.

Voici un livre que j’ai gardé. Avec mes fils petits, nous avons lu et relu, à l’heure d’aller au lit, cette histoire toute simple et somme toute très terre à terre. Succès durable pour ce livre, feuilleté, manipulé, ouvert, refermé, abimé et réparé plusieurs fois !

Donc n’ayons plus peur du noir et plongeons-nous dans des romans policiers ! Je n’ai lu aucun des titres récents mis en avant par cet éditeur dans sa publicité. Mais me reviennent maintenant à l’esprit les romans de Didier Daeninckx, que j’ai lus dans les années 80-90, notamment Meurtres pour mémoire, vrais romans noirs. En fait, je m’aperçois que j’ai surtout lu des policiers en anglais, d’autres venus du nord – victime de la mode, n’est-ce pas Edelweiss? – et assez peu de policiers français. A explorer donc !

Pour finir, et si je vous lisais Qui a peur du noir, histoire de retourner en enfance !


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Le jeu, répété, c’était de démasquer le géant menaçant, les oiseaux malfaisants et le monstre tapi dans un coin, en regardant les dessins avec un oeil nouveau une fois qu’on était arrivé au bout. Et de dire à propos des parents : Mais qu’est-ce qui leur prend ?, en ajoutant : Ils sont devenus complètement fous !

Ce que je me demande tout d’un coup, c’est s’il s’agit toujours d’une petite fille dans cette série de petits livres sur les peurs ! Nous en avions un autre, sur la peur de l’orage, avec une fille aussi. Les filles, des trouillardes ? 🙂

La porte ouverte

La radio était allumée, j’écoutais d’une oreille distraite, en faisant autre chose.
Puis je me suis laissée prendre par la voix de la comédienne Elsa Lepoivre – déjà évoquée dans mon précédent billet – et par ce qu’elle racontait de son enfance, de ses espoirs, de sa façon de prendre la vie pour qu’elle soit belle et choisie malgré les embûches.

C’était vivant, à la fois léger et profond, sans doute parce que cette femme sait laisser les portes ouvertes pour tout découvrir et ne jamais s’enfermer.

Voici donc un nouvel extrait de cette émission.

Les gens qui sont des murs

Transcription

– Moi, je viens d’un petit village où… comment dire… les choses ne sont pas dans les mêmes rythmes. Après, moi je sentais que j’avais besoin de faire beaucoup de choses et je suis partie assez tôt faire du théâtre. Bon, ça a été le but évidemment, le moteur était de faire du théâtre, mais après, je savais pas du tout si j’allais en faire mon métier. Enfin, j’avais pas du tout l’ambition de me dire : ça y est, je vais devenir actrice. Pas du tout ! Par contre, ça a été le moteur qui m’a fait partir de Normandie et ce qui m’a poussée à partir, c’est un sentiment, en effet, de… que les choses sont comme elles sont, c’est-à-dire que c’est ces phrases-là qu’il y a dans toutes les familles, pas d’ailleurs particulièrement dans la mienne mais ce truc de : « Il est comme ça. Ah bah, il est comme ça. » Moi, ce genre de phrases, c’est pas possible, c’est-à-dire que oui, chacun est comme il est, mais après, on a justement le libre-arbitre et la liberté de… de… Quand je dis faire bouger les lignes (1), c’est autant pour soi que pour les autres, c’est-à-dire que justement, cette mouvance-là (2), elle est salutaire, elle est heureuse, elle est… Je trouve qu’elle est bénéfique pour vivre correctement. Sinon… Sinon, c’est l’enfer !
– Le confort n’est pas une quête chez vous.
– Alors, le confort…
– D’être rassurée.
– Oui mais le confort ne veut pas dire stagner. Non, c’est vraiment les choses qui sont un peu
dans le marbre (3), c’est-à-dire qu’on sent que…
– Le déterminisme.
– Oui. Puis les gens qui peuvent être enfermés dans des idées. Par exemple, ça peut être : « Bah moi je pense ça. » Bon bah on peut pas discuter en fait. C’est des murs ! (4) C’est-à-dire que c’est des gens qui sont emprisonnés dans un certain type de pensée et qui n’en sortent pas. Ou certains types de tempéraments (5). J’ai eu longtemps ces réflexions-là par rapport à la colère par exemple. J’avais un papa très aimant mais assez colérique, un peu soupe au lait (6). Moi, petite, c’était quelque chose qui pouvait me terrifier parce que les cris, je me disais… Je voyais bien que ça n’était pas dans ma nature. J’ai mes colères. Merci le théâtre, d’ailleurs de me permettre de les expulser. Mais dans ma nature, dans la vie, je ne suis… J’ai des bouffées (7), j’ai des choses qui me font sortir de mes gonds (8) mais ça ne sort jamais par une grande… par une colère, parce que je trouve que c’est quelque chose qui s’impose à l’autre, qui écrase l’autre et qui ne fait pas du dialogue. Bouger les lignes, c’est ça, c’est-à-dire c’est de jamais agresser l’autre en imposant quelque chose, voilà. C’est de laisser toujours la porte ouverte au dialogue.
– Mais c’est une gymnastique (9)… ça nécessite un labeur (10).
– Oui. Un travail sur soi aussi.
– Oh là, là ! Le boulot (11) qui nous attend !
– Oui mais non, ça se fait (12) ! Après, ça devient une philosophie de vie.

Quelques explications :
1. faire bouger les lignes : faire évoluer les choses (C’est une métaphore militaire)
2. cette mouvance : ici, elle veut parler du caractère mouvant, changeant des choses. (terme littéraire)
3. dans le marbre : figé pour toujours, impossible à changer
4. un mur : quand on dit de quelqu’un que c’est un mur, on veut dire que cette personne refuse toute discussion et tout changement.
5. Le tempérament : c’est la nature, le caractère de quelqu’un, la façon dont il prend les choses et les gens en général. Par exemple : Il a un tempérament colérique. / Il a un tempérament joyeux. / Il a le tempérament d’un meneur.
6. Être soupe au lait : se mettre facilement et brusquement en colère. (Mais en général, ça ne dure pas très longtemps.)
7. une bouffée de colère : un accès de colère soudain. C’est lorsque la colère monte brusquement.
8. Sortir de ses gonds : cette expression signifie qu’on perd totalement son calme, qu’on se met vraiment en colère. Par exemple: Il est sorti de ses gonds quand je lui ai dit que je n’étais pas d’accord. / Cette remarque l’a fait sortir de ses gonds. Il n’accepte pas la critique.
9. Une gymnastique : un entraînement. Normalement, c’est de l’exercice physique. Mais on parle aussi de gymnastique de l’esprit, de gymnastique de la mémoire par exemple. On dit : C’est une vraie gymnastique pour se rappeler tous les noms de tous les étudiants.
10. Un labeur : un travail, avec l’idée que c’est difficile, qu’il faut faire des efforts.
11. Le boulot : le travail (familier)
12. ça se fait : on y arrive, c’est possible

J’ai trouvé qu’elle avait bien raison, il y a des gens effrayants de rigidité, qui ferment toutes les portes. C’est comme parler à un mur. Vous en connaissez? A fuir, je vous le dis !

L’émission entière est à écouter ici.
C’était un moment agréable, avec d’autres choses de la vie, bien vues et bien dites.

Trous de mémoire

J’avais gardé ce petit extrait d’une émission (que je ne retrouve pas !) où Emily Loizeau, chanteuse qui compose ses chansons, parlait de la mémoire qu’il faut pour monter sur scène et enchaîner tout un spectacle. (Et elle disait aussi les traces que certaines expériences d’enfant peuvent laisser.) C’est très agréable de l’écouter !

J’avais prêté attention à ce qu’elle racontait car je trouve fascinant d’observer tout ce que notre mémoire est capable de faire, avec parfois, c’est vrai, des petits ratés ! En tant que prof de langue, je suis toujours surprise par tous ces mots qu’on retient, sans savoir d’où ils nous viennent et pourquoi ils se sont fixés quelque part alors que parfois, on ne s’en sert vraiment pas souvent. Et pourtant, ils sont là !

Les trous de mémoire

Transcription
– Est-il vrai (1) que vous avez une peur panique (2) du trou de mémoire ?
– Ouais. J’ai été traumatisée par une espèce de vieille bique (3) de quatre-vingt trois balais (4), prof de piano classique, parce que je faisais des concours (5), j’étais… j’allais être pianiste classique… à l’adolescence, voilà, bref (6), jusqu’à assez tard. Et puis… et puis, à un concours, un examen de mi-parcours, j’ai un trou de mémoire – la première fois que ça m’arrive, j’avais treize ans, ça m’était jamais arrivé avant, l’âge où on se pose toutes les questions du monde (7), quoi. Bah et puis elle m’a carrément mais lâchée (8) devant ce jury de profs ! «  Mais alors, tu as pas travaillé ! », alors que elle savait très bien que si (9), mais que juste j’ai… voilà. Et ça m’a traumatisée, et depuis, encore maintenant, hein, j’ai des trous de mémoire pendant les concerts, tout ça. Mais ça devient drôle maintenant !
– Et vous avez pas de partition ?
– Non. Parfois, si. Il y a… il y a un ou deux trucs. Par exemple, en ce moment, je reprends un rap de Eminem à la fin d’une chanson et… Voilà, j’ai pas eu le temps de vraiment l’intégrer, et quand même, c’est… ! Ils sont balèzes (10), les mecs (11), hein, quand même (12) ! Quand on se retrouve avec leurs textes et qu’on réalise ce qu’ils envoient ! La mémoire, elle fonctionne pour les rappeurs !
– Et en plus, je dis ça, vous êtes parfaitement bilingue anglais.
– Mmm.
– Parce que vous avez été élevée en Angleterre par votre mère qui était anglophone.
– Mmm. Ouais.
– Et c’est difficile à mémoriser ?
– Non mais parce que ça va hyper vite, quoi !
– Pour le flow.
– Le flow. Ça va… C’est hyper dense, ça va hyper vite, donc il faut avoir une… Voilà, mais bon bref, ça, c’est un autre sujet. Mais donc oui, le trou de mémoire, j’en ai une peur bleue (13). Il y a pas si longtemps, j’ai passé, je pense, à peu près trois minutes à marcher pendant que mes musiciens faisaient un instrumental, parce que je n’arrivais pas à me souvenir de la première phrase. Ça a été un moment de… de… de grâce mais de grande solitude pour moi ! Donc c’est des choses, voilà, je fais avec. (14)

Quelques explications :
1. Est-il vrai que… : cette façon de poser la question est d’un niveau de langue plus soutenu que ce qu’on fait en général à l’oral. C’est plus soutenu encore que : Est-ce vrai que… ? A l’oral, on dit plus souvent : Est-ce que c’est vrai que… ? Ou plus familièrement encore : C’est vrai que… ? , avec l’intonation montante d’une question.
2. avoir une peur panique (de quelque chose, de quelqu’un) : on emploie ces deux noms ensemble pour accentuer la force de cette peur.
3. Une vieille bique : cette expression est employée pour parler d’une femme d’un certain âge qu’on n’aime pas du tout. (très familier). (Une bique, par ailleurs, c’est normalement une chèvre.)
4. 83 balais = 83 ans. (argot) On emploie ce terme pour les adultes. (On commence à 20 balais en fait. Avant, je ne l’ai jamais entendu.)
5. faire des concours : passer des concours, c’est-à-dire des examens dans lesquels les élèves les moins bons sont éliminés.
6. bref : on utilise ce petit mot familier quand on veut simplifier, raccourcir ce qu’on a à dire.
7. Toutes les questions du monde : elle utilise cette expression familière pour montrer que c’est l’âge où on doute sans cesse.
8. Elle m’a carrément mais lâchée : on emploie « mais » de cette façon à l’oral uniquement pour accentuer ce qu’on va dire, pour souligner le mot qui suit. Ici, elle veut insister sur le fait que son professeur de piano l’a laissée tomber, qu’elle ne l’a absolument pas soutenue dans ce moment difficile. (Le ton employé est important aussi.)
9. elle savait très bien que si : elle savait parfaitement que son élève avait travaillé. « Si » répond à : « Tu n’as pas travaillé ! » La réponse serait : « Mais si, j’ai travaillé ! » Ce n’est pas du tout le « si » qui exprime une condition.
10. balèze : très fort, physiquement ou au sens figuré. (argot)
11. les mecs : ces hommes-là, ces gars-là (très familier)
12. quand même : ici, c’est le « quand même » qui marque l’admiration et la surprise.
13. Avoir une peur bleue de quelque chose ou de quelqu’un : avoir très peur.
14. faire avec : accepter une situation et se débrouiller quand même, malgré les problèmes posés. (familier, oral). Par exemple : Il y a des choses dans la vie qu’on ne contrôle pas. Il faut faire avec.

Une peur bleue / une peur panique : quand on a peur de quelque chose, il y a beaucoup d’expressions à notre disposition. Mais elles n’appartiennent pas toutes au même registre. Beaucoup d’entre elles sont familières et ne s’emploient qu’à l’oral.
– avoir la frousse : cette expression est familière, mais moins forte que les deux précédentes.
– avoir la trouille : expression très familière.
– avoir la pétoche : expression très familière. On ne l’entend plus très souvent aujourd’hui.
– avoir les jetons : c’est de l’argot. Même chose, on ne l’entend plus tellement. Certaines expressions passent de mode.

Bonne journée à vous !

L’aimant

Nouvelle lecture, nouveau coup de coeur: j’ai dévoré cette belle BD comme je dévorais les Tintin enfant!

Du mystère, du fantastique, une histoire qui nous plonge dans un univers coloré de bleu, de rouge, de noir. Le récit se déroule dans de beaux dessins bien nets, entourés d’un trait noir. Il y a des dialogues, mais pas partout, écrits de la main même de l’auteur. Il y a aussi beaucoup à regarder, parce que cette aventure se passe dans un lieu à l’architecture particulière, les Thermes de Vals en Suisse. (J’ai appris qui était Peter Zumthor). Le grand format et le beau papier de cet album, avec ses cases juste séparées elles aussi par un trait noir, ajoutent à la qualité de la lecture. Bref, j’ai lu d’une traite ses presque 150 pages.

Et ensuite, c’était bien d’écouter le dessinateur parler de son travail, l’écouter en expliquer la genèse et faire le lien avec son enfance et tout ce qui l’a amené à dessiner cette aventure. Sa description des vacances en famille m’a fait rire !

Lucas Harari parle de L’Aimant

Transcription
L’architecture, c’est quelque chose qui est assez présent dans ma famille depuis, voilà, tout petit (1). Et il s’avère que (2), assez souvent, tous les étés presque, on faisait une sorte de voyage en famille, à travers l’Europe en général – mais ça nous est arrivé d’aller un peu plus loin – et qui se transformait systématiquement en pélerinage architectural, si on peut dire. Et du coup, on allait visiter, voilà, des grands bâtiments connus. Mes parents, et mon père notamment ne peut pas voyager sans se faire une liste de… d’endroits à visiter. Et on avait le droit à (3) tout l’historique, aux gens qui ont influencé l’architecte, etc. , etc. Les trois quarts du temps (4), surtout quand j’étais plus jeune, ça m’ennuyait beaucoup, les églises, les choses comme ça, beaucoup de cimetières, des musées à en plus finir (5). On me mettait dans un coin, ou dans une librairie avec mes frères pour dessiner, voilà, on faisait des choses comme ça. Et autour de quinze ans – donc mes frères sont plus âgés – là, j’étais tout seul avec mes parents. Ils (6) venaient plus en… Ils avaient la chance de plus trop venir. Et moi, pour le coup, j’ai eu la chance de découvrir donc ce bâtiment, les Thermes de Vals, ou les Thermes de pierre aussi on appelle ça – d’où l’homonymie avec le prénom de mon personnage aussi – qui est donc un établissement de bains, de thermes, en Suisse, dans les Grisons, dans un petit village qui s’appelle Vals, qui possède une… voilà, une source d’eau, de l’eau thermale à boire. Et donc c’est un bâtiment assez récent, malgré le fait qu’on ait l’impression parfois qu’il… voilà, qu’il est très référencé (7) à l’architecture un peu contempo[raine], enfin un peu, disons, bauhaus, etc., et qui date des années… donc fin des années 90. Et ça m’a totalement fasciné en fait. J’avais donc quinze ans. Bon déjà, c’est beaucoup… C’était beaucoup plus ludique (8) que d’aller dans une église parce que là, on se baignait, voilà il y avait un truc (9). Et j’ai… je me suis… Enfin, je me suis tout de suite senti submergé par une espèce d’atmosphère et par… bah par le lieu en fait, par tout ce que ça impliquait. Bon, c’est un truc d’adolescent aussi, de se raconter des histoires conti[…], enfin en tout cas, moi, c’était comme ça que j’avançais un peu dans l’existence à ce moment-là – et toujours d’ailleurs, c’est pour ça que j’ai envie de raconter des histoires. Et du coup, j’ai fantasmé ce lieu, pas tout de suite je pense, enfin ou inconsciemment. Et puis quand… quand il a été le moment… En fait, l’Aimant, c’était à la base (10) mon diplôme à l’école. Alors j’étais aux Arts Déco (11) à Paris, en images imprimées. J’avais mis de côté (12) la bande dessinée, qui était plutôt quelque chose que je faisais quand j’étais gamin, adolescent, justement pour rentrer aux Arts Déco, parce que bon, c’était pas trop… C’est toujours compliqué, la bande dessinée, à part… Bon, maintenant, il y a des écoles de bande dessinée, qui sont soit privées, soit des… Aux Beaux Arts (13), il y a… voilà, on fait un peu de bande dessinée. Mais aux Arts Déco, bon, c’était pas trop le… Et j’avais laissé pendant toutes mes études un peu ça de côté, en l’abordant par la bande (14) un peu, parce que voilà, je… ça me… ça me trottait toujours dans la tête (15) de toute façon. Et au moment de choisir un sujet pour le diplôme, je me suis dit : Bon allez, maintenant, c’est le moment où jamais (16), je… je… C’était un peu ambitieux parce que il fallait écrire le scénario, il fallait commencer à dessiner une longue BD. J’avais jamais fait, j’avais fait que des petites… voilà, une dizaine de pages maximum, et là donc, je me suis dit : OK, c’est le moment. Et ce lieu m’est revenu et tout ce que j’avais commencé à fantasmer, plus, voilà, toute une… une grammaire aussi de références de bandes dessinées, très liées aussi à la ligne claire (17) parce que l’architecture, voilà comme ça, des années 50, à laquelle se réfère aussi Peter Zumthor (18) en dessinant son bâtiment et tout. Donc je pense à Ted Benoît par exemple, à des auteurs comme ça, Serge Clerc ou Yves Chaland qui étaient eux-mêmes des héritiers de Hergé, de toute cette époque-là.

Des explications :
1. depuis tout petit : depuis que je suis tout petit (familier)
2. il s’avère que : il se trouve que
3. on avait le droit à… : en fait, l’expression est : On avait droit à (+ un nom), qui signifie qu’on était obligé de subir quelque chose. Par exemple : Sa mère était inquiète. Alors il avait droit à de multiples recommandations quand il partait en vacances.
C’est différent de : avoir le droit de (faire quelque chose), qui indique que c’est autorisé. Ici, il y a téléscopage entre les deux expressions et leurs constructions respectives.
4. Les trois quarts du temps : cette expression indique que cela se produisait la majeure partie du temps.
5. À n’en plus finir : On emploie cette expression quand on trouve que quelque chose est interminable.
6. Ils… : il s’agit de ses frères.
7. référencé à l’architecture : c’est un peu bizarre de dire ça comme ça, même si on comprend. Il veut dire que ce bâtiment fait référence à l’architecture contemporaine, il évoque directement cette architecture.
8. Ludique : amusant. On pouvait s’y amuser. On parle d’activités ludiques (basées sur l’idée de jeu.) Par exemple, on dit qu’il faut rendre les maths plus ludiques pour que les enfants aiment ça.
9. Il y avait un truc : cela signifie qu’il y avait quelque chose de spécial qui faisait qu’il aimait y aller. (familier)
10. À la base : au départ, au début. Ici = avant de devenir un album publié.
11. Les Arts Déco = l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs
12. mettre quelque chose de côté : délaisser quelque chose parce qu’on n’a plus le temps par exemple, mais avec l’idée que c’est probablement temporaire.
13. Les Beaux Arts : L’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts
14. par la bande : par des moyens indirects
15. ça me trottait dans la tête : cela signifie qu’il y pensait assez souvent. Quand quelque chose nous trotte dans la tête, c’est qu’on a du mal à s’empêcher d’y penser.(familier)
16. le moment où jamais : on emploie cette expression avec le nom moment, et d’autres variantes : c’est le jour où jamais, l’année ou jamais, c’est maintenant ou jamais, c’est l’occasion ou jamais, pour indiquer qu’il ne faut pas laisser passer sa chance, le bon moment.
17. La ligne claire : cette expression désigne en gros un type de BD, où le dessin (avec notamment des contours bien nets) et le scénario sont très clairs pour raconter une histoire page après page. Les dessinateurs qu’on met dans cette catégorie sont évoqués juste après par Lucas Harari.
18. Peter Zumthor :l’architecte qui a conçu les thermes actuels de Vals.

Dès la première page de cette histoire, le décor est planté, on a envie de savoir ce qui s’est passé parce qu’on sent qu’il est arrivé quelque chose de particulier. Le narrateur-dessinateur met en scène son travail et nous entraîne dans son récit.
Voici ce début, pour vous mettre l’eau à la bouche !
(que j’ai enregistré de ma voix encore imparfaite.)


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L’interview de Lucas Harari est ici. Il y en a une deuxième ainsi qu’un article intéressant.

A la cantine

Je suis étonnée par le nombre croissant de jeunes qui ne déjeunent plus à la cantine de leur collège ou de leur lycée, mais dans la rue. De plus en plus de boulangeries proposent sandwiches et boissons, des camions pizza s’installent près des établissements scolaires, reflétant et accompagnant cette désaffection pour la restauration collective. Les raisons sont multiples, avec entre autres cette montée d’un individualisme qui fait que chacun veut choisir tout seul jusqu’à la gestion de ses repas. Mais il faut dire aussi que la nourriture servie dans les cantines scolaires n’est pas toujours de qualité! (C’est un euphémisme.) Rien n’est plus cuisiné par des cuisiniers, on décongèle des aliments industriels, qu’on choisit les moins chers possible. Alors, payer pour ça ?

Dans certaines communes, les maires et les élus ont donc décidé de réagir pour donner le meilleur aux enfants dans les cantines des écoles, pour les nourrir comme des enfants le méritent, pour qu’ils grandissent en bonne santé. Et aussi pour qu’ils aient plaisir à manger de bonnes choses, appétissantes et qui sentent bon, plaisir à découvrir des plats variés, sans gaspiller. Et plaisir aussi à partager les repas avec les copains! Tout cela redonne du travail à ceux qui cultivent localement et correctement nos légumes et nos fruits. Voici un petit reportage enregistré dans le sud-est de la France et entendu un matin à la radio en décembre dernier. J’aurais bien aimé que mes fils aient la chance de manger dans une telle cantine quand ils étaient enfants puis ados ! On compensait au dîner mais quand même…

Cantine bio

Transcription :
On arrive à l’heure de pointe (1), les enfants sont en train d’arriver à la cantine. Les plateaux d’abord, avec les couverts, le dessert. Ensuite, il y a du fromage, un petit peu de salade à des proportions plus ou moins grosses. Et puis là-bas, il y a le point chaud.
– Qu’est-ce que tu manges ?
– Des pâtes avec de la viande.
– C’est quoi, la viande ?
– De l’agneau.
– Au début, ils goûtent et puis des fois, ça leur plaît, et puis ils reviennent en chercher. Il y a pas de souci, on redonnne, hein.
– Je m’appelle Badi Gan.(?)
– Tu as tout mangé, toi !
– Ouais. C’est bon. Bio, c’est… Ça donne des vitamines. McDo, c’est pas pareil, c’est pas bon.
– Qu’est-ce que tu aimes comme légumes ?
– J’aime les épinards.
– Alors c’est rare, les enfants qui aiment les épinards !
– Ouais. Parce que tu manges et… et ta langue, ils (2) donnent des goûts et tu re-goûtes et tu aimes.
– Merci !
– Bon après-midi !
– On va passer à la télé ou à la radio ?
– A la radio.

On vient de finir de manger, c’était très bon et là, maintenant, direction la cuisine.
– Quel est votre plat favori ?
– Bah ce que j’ai fait à midi : le gigot d’agneau, qui est confit un peu avec des légumes comme ça entiers au four. En principe (3), l’agneau, ils sont pas trop fans. Et là, à midi, bah j’en ai sorti au fur et à mesure (4) parce que j’avais pas assez. En légumes, ce que j’aime bien cuisiner, le gratin de blettes avec le riz dedans.
– En cantine (5), c’est un défi, hein, pour faire manger les enfants, hein !
– Bah là, quand on fait des gratins de blettes, donc on va faire 42 kilos de blettes et en principe, il y a plus rien (6).
– Je peux avoir votre petit prénom (7) peut-être et votre qualification ?
– Alors, c’est Michèle mais on m’appelle Michou.
– Alors vous, vous avez vu l’évolution de cette cantine.
– Ah oui ! On jette dix fois moins ! Ah oui, oui. Moi, je me souviens, c’était une horreur (8), hein, oui, oui !
– Gilles Perole, vous êtes adjoint au maire ici, et vous êtes artisan (9) de ce passage au bio. Est-ce que ça coûte plus cher ?
– On est à 2,04 euros de coût aliments. Acheter du bio, même si on l’achète plus cher, conduit à rechercher des sources d’économies qui sont très vertueuses. Par exemple, nous, pour financer le bio, on était à 145 grammes de gaspillage alimentaire par repas en 2010. On est aujourd’hui à 30 g. Le plus aberrant (10), c’est que dans toutes les cantines de France, on jette un tiers de ce qu’on produit !

– D’où viennent les aliments pour fabriquer ces repas, Béatrice ?
– Eh bien, la totalité des produits sont régionaux. Les légumes, eux, viennent du jardin communal (11), où je vous emmène. Domaine de Haute Combe ici, c’est là que, Sébastien Jourde, vous cultivez ce qui finit dans les assiettes.
– C’est ça, ouais. Je suis maraîcher (12) communal, donc fonctionnaire (13) et agriculteur.
– Et des belles mâches, là, non ? C’est ça ?
– Ouais. De la mâche (14), des choux chinois. Après, il y a des choux pointus sous les voiles (15). Ici, on a des poireaux. Voilà, on a récolté des patates douces qu’on a stockées, là, il y a pas longtemps. Plus haut, il y a les céleris, blettes… enfin, il y a pas mal de légumes. Que la collectivité (16) s’occupe de la production et de l’alimentation des enfants, je trouve ça plutôt bien. Puis au-delà de ça, bah tout ce qui est préservation des terres agricoles en péri-urbain (17), c’est l’essentiel pour… enfin, les années à venir. Puis… enfin moi, je mange à la cantine aussi, donc je vois que les enfants sont plutôt enthousiastes. Donc voilà, ça aussi, c’est gratifiant.
– Alors, voilà les serres.
– Des oignons aussi.
– Coriandre.
– Ça, c’est quelque chose qu’on trouve très peu en restauration collective (18), les herbes aromatiques.
– Ah bah oui, ça a pas de goût (19), c’est sûr !
– Parce que c’est cher. Donc là, il y en a toujours et on y tient (20).

Des explications
1. l’heure de pointe : le moment où il y a la plus forte affluence. Normalement, on utilise cette expression plutôt à propos des transports ou de la circulation sur les routes.
2. Ils donnent ( ou il donne?) : en fait, la langue est féminin, donc ça devrait être : elle donne.
3. En principe : ici = en général.
4. Au fur et à mesure : peu à peu, en fonction de la demande
5. en cantine : c’est un peu étrange de dire ça comme ça. Elle veut dire : dans le domaine des repas de cantine.
6. Il n’y a plus rien = il ne reste rien / Il n’y a plus rien à la fin
7. votre petit prénom : d’habitude, on dit : votre petit nom, pour parler du prénom, dans un style familier.
8. C’était une horreur : la quantité jetée était horrible. On était horrifié quand on voyait tout ce qui était gaspillé.
9. être artisan de quelque chose / être l’artisan de quelque chose : en être le responsable, jouer un rôle décisif, prendre l’initiative de faire quelque chose, comme un artisan, qui fabrique quelque chose de ses mains.
10. aberrant : absurde et révoltant. Ce terme est fort.
11. communal : qui appartient à la commune, c’est-à-dire la ville
12. un maraîcher : il cultive des légumes
13. fonctionnaire : parce qu’il est employé par la municipalité au lieu d’être à son compte, comme les agriculteurs normalement
14. la mâche : c’est une sorte de salade. On dit : de la mâche, pas des mâches. Mais elle a utilisé le pluriel sans doute parce que cette salade est faite de petits bouquets.
15. Les voiles : pour protéger les légumes du froid, du gel.
16. La collectivité : la communauté. C’est lorsque les gens se regroupent pour atteindre un objectif commun au lieu d’agir individuellement. Les repas des enfants à l’école sont l’affaire de la commune, pas de chaque famille séparément.
17. En péri-urbain : dans les zones péri-urbaines, c’est-à-dire juste autour des villes
18. la restauration collective : le secteur qui s’occupe des repas dans les cantines
19. ça a pas de goût : elle parle des repas habituels dans les cantines, qui sont souvent insipides parce qu’on privilégie le bas coût au lieu d’essayer de fournir des repas simples mais de qualité parce que vraiment cuisinés, avec beaucoup de produits locaux.
20. On y tient : on y est attaché, c’est important pour nous, donc on le fait. A venir très bientôt : un petit article sur cette expression ! 😉
Mise à jour : Pour en savoir plus sur cette expression, cliquez ici.

Ce court reportage est à écouter en entier ici. Vous trouverez aussi détails et photos sur leur page.

Voici les miennes chez mon frère qui cultive de bonnes choses.

On observe depuis un peu plus longtemps la même chose chez les étudiants, qui boudent le resto U. Certains apportent leur repas, c’est la mode du bento ou de la lunch box. J’en avais parlé avec trois de mes étudiantes sur France Bienvenue. C’est ici, si vous n’aviez pas écouté.

Un coup de coeur pour commencer l’année ensemble

Il paraît qu’on a jusqu’à la fin du mois de janvier pour présenter ses voeux ! Tant mieux car cela me permet de vous souhaiter une très bonne année 2018 alors qu’elle est déjà entamée. Je vous la souhaite harmonieuse et riche de belles relations avec vos proches, riche de profondes amitiés, riche de toutes ces belles découvertes qui remplissent la vie.

Voici donc aujourd’hui un premier coup de coeur à partager avec vous: Carré 35.
J’ai vu ce très beau film la semaine dernière, à Paris car je l’avais manqué lors de son bref passage à Marseille. Histoire vraie du réalisateur Eric Caravaca. Il filme au plus près ses parents qui ont fini par accepter de lui parler, ainsi qu’à son frère, d’une petite soeur née et disparue avant eux. Une autre histoire, comme une autre vie, dont il avait tout ignoré jusqu’à l’âge de quarante ans. Ce film est le récit de son enquête. Il résonne comme la réparation de l’injustice faite à cette petite fille enveloppée dans un silence dont on comprend peu à peu les raisons. Il est aussi le récit intime d’une histoire de famille qui a fait de lui ce qu’il est, un récit qui nous touche profondément parce qu’il raconte aussi une histoire de la France et de ses liens avec l’Algérie et le Maroc au temps de la colonisation puis de la décolonisation. Tout s’enchaîne avec une grande fluidité, entre dialogues, commentaires et silences sur des images personnelles et d’archives. Une histoire d’une profonde richesse, où tous les mots et toutes les images comptent.
(Petit conseil: ne regardez pas ou ne lisez pas trop de choses sur internet à propos de ce film avant de l’avoir vu. Laissez-vous porter là où Eric Caravaca nous emmène. Mais ensuite, il y a quelques belles interviews à regarder.)

La bande annonce est à regarder ici. Elle donne parfaitement le ton général du film.

Transcription
Fin des années 50 (1), mes parents se marient, à Casablanca. Sur ces images, je ne peux qu’observer les allures d’un homme et d’une femme auxquels doit arriver une grande douleur et qui ne le savent pas encore.
– On n’en a pas parlé beaucoup de cette enfant (2).
– Non, mais je… je…
– Moi, j’ai longtemps cru qu’on était quatre, deux… que deux enfants. […]
– Non.
– Elle parlait de qui ?
– De notre petite fille qui est décédée (3), à… toute jeune (4).
– C’est quand même (5) étrange de tout brûler. Quand on a un enfant, on garde toujours une photo.
– Oui. Mais pas… pas moi. J’aime pas aller en arrière. Qu’est-ce que tu veux faire avec une photo ? Pleurer ?
– Je vis, nous vivons avec un fantôme.
– Elle était mignonne comme tous (6) les belles petites filles et les beaux petits garçons. Ma fille.
L’enfant que j’étais n’osait pas questionner. Ma mère a voulu oublier son enfant, tout comme (7) elle a voulu oublier la terre d’Afrique du Nord, sans jamais plus (8) y revenir. Je sais peu de choses. Je sais que l’histoire se situe ici, à Casablanca.

Quelques détails
1. fin des années cinquante : on peut dire aussi bien sûr : à la fin des années 50. L’expression plus courte donne un côté reportage au récit.
2. Cette enfant : j’ai écrit cette au féminin car je sais qu’il est question d’une petite fille. Mais quand on entend juste ces deux mots, on ne peut pas savoir s’il s’agit de cet enfant (masculin) ou de cette enfant (féminin). La prononciation est exactement la même, puisqu’au masculin on est obligé d’utiliser cet pour faire la liaison.
3. Décédée : on emploie souvent ce mot pour ne pas employer le mot mort / morte qui paraît plus brutal.
4. Tout(e) jeune : ici, tout(e) est synonyme de très. C’est très fréquent comme emploi dans cette expression.
5. Quand même : ici, c’est synonyme de malgré tout. Le fils veut dire à sa mère qu’il a vraiment du mal à comprendre son attitude.
6. Tous : elle devrait bien sûr dire « toutes », en accordant avec le mot filles. Mais on entend bien « tous », sans doute parce qu’elle pense déjà à la suite, qui est au masculin (les petits garçons)
7. tout comme : exactement comme / de même que. Tout renforce la comparaison, accentue l’idée de similitude.
8. Sans jamais plus y revenir = en n’y retournant jamais plus. Cette tournure avec sans donne un côté encore plus fort et définitif à cette phrase.

Une belle interview ici, pour après !

Et une autre, plus courte, ici.

A bientôt !

C’est pas beau de mentir !

Grâce à une question de Svetlana qui « m’accompagne » sur ce blog depuis longtemps maintenant, j’ai découvert une émission humoristique où les enfants sont amenés à mentir ! Et à dire des gros mots. Cela donne des échanges plutôt drôles, avec des surprises. Et c’est bien d’écouter parler ces petits ! Certains réagissent avec beaucoup d’humour et répondent du tac au tac, avec un naturel désarmant. D’autres prennent les choses très au sérieux et trouvent injuste qu’on les accuse de mentir. (Cela met parfois un peu mal à l’aise, je trouve.)
J’ai regardé plusieurs de ces petites vidéos. Il y a l’embarras du choix ! Voici donc Louna, parce qu’elle fait des réponses un peu loufoques, parce qu’elle « trahit » sa maman qui est donc démasquée et parce qu’elle sait déjà la valeur des mots.
(J’ai repéré un ou deux autres épisodes, que je commenterai dans un autre billet. On a beaucoup à apprendre de ces petits !)

La vidéo est à regarder ici.

Voici aussi juste le son, mais c’est mieux de regarder les mimiques de chacun!
Détecteur de mensonges – Louna

Transcription :
– Bonjour mademoiselle.
– Bonjour.
– Ça va ?
– Hmm/
– Oui ? Comment t’appelles-tu ?
– Je m’appelle Louna.
– Je m’appelle Détective Benoît. Je te présente la Fée de la Vérité. Ça va ? Tu es contente d’être avec nous, Louna ?
– Oui.
– Alors, regarde, il y a un joli casque. Hop (1), sur la tête. En fait, à chaque fois que tu vas dire quelque chose, si tu dis quelque chose qui est pas vrai, il sonne. Est-ce que tu as un amoureux ?
– Non, je…
(sonnerie)
– Houp houp houp… (2)
– Tu as un amoureux ? (3)
– Oui.
– Ah ! Alors, comment il s’appelle, ton amoureux ?
– Il s’appelle Fernando.
– Ah !
– Et est-ce que tu vas te marier avec Fernando ?
– Oui, mais il peut pas.
– Mais tu vas te marier quand ?
– A 10 heures. (4)
– A dix heures ?
– Hmm.
– Et il est grand, ton amoureux, ou il est petit ?
– Il est grand et petit.
– Il mesure combien ?
– Il peut pas attraper des ballons.
– Il peut pas attraper des ballons ?
– Oui.
– Et quand il est grand, il mesure combien ?
– J’en sais rien. Il…
– Un mètre ? Deux mètres ?
– De quelle heure ? (5)
– Hein ? Ah, de quelle heure ?
– Oui.
– Eh bah dix mètres de huit heures. (6)
– Bah moi, j’aime bien manger des saucisses avec des légumes.
– Bah moi aussi, je trouve ça normal, surtout à huit heures moins dix mètres. Et c’est un légume, la saucisse ?
– Non. C’est…
(sonnerie)
– Ça pousse dans les arbres, les saucisses ?
– … Oui.
– Oui ? Comment ça s’appelle, l’arbre à saucisses ?
– Saucissier. (7)
– Un saucissier ?
– Oui. Et il y en a beaucoup dans le… dans ton jardin, des saucissiers ?
– Oui.
– Ça doit être très joli, un saucissier, non ?
– Oui.
– Et toi, parfois, tu dis des gros mots ? (8)
– Non, je dis : Punaise. (9)
(sonnerie)
– Tu dis des gros mots ?
– Non !
(sonnerie)
– Oh !
– C’est quoi le pire des gros mots ?
– Bah… C’est : Ta gueule ! (10)
– Ah, c’est pas mal !
– Oui, ta gueule, maman, elle dit ça.
– Ah, elle dit ça à qui ?
– Bah, aux monsieurs quand on est dans la voiture. Pour aller à l’école. Elle dit : Ta gueule !
– Et elle dit quoi encore ?
– Bah, elle dit : Je vais t’arracher les yeux, tête du cul ! (11)
– Ah ouais ! Et c’est bien de dire ça ?
– Non.
– Non ? Et tu lui as dit à maman que c’était pas bien de dire ça ?
– Euh… N[…] Oui.
– Oui ? Et qu’est-ce qu’elle dit ?
– Elle dit : Je vais t’arracher les yeux.
– Ah ouais ! D’accord. Elle aime bien arracher les yeux, ta maman.
– Bah oui.
– Est-ce que tu sais chanter des chansons ?
– Oui.
– Ouah !
– Tu veux bien me chanter une chanson, s’il te plaît ? Vas-y.
– Elle s’appelle : (?) (Elle chante)
– Bravo !
– Et c’est en français ou en anglais ?
– C’est en anglais.
– Et tu sais parler l’anglais ?
– Euh oui.
– C’est génial ! (12)
– Ça, c’est en anglais.
– Ça, c’est en anglais. Bah écoute, moi, je trouve que tu chantes très, très bien.
– Oui.
– Tu voudrais pas être chanteuse quand tu seras grande…
– Non, je voudrais être une star.
– Comme qui par exemple ?
– Bah, comme Les Winks / les Wings. (?)
– Comme les Wings.
– Oui.
– Bah évidemment. Bon, est-ce que tu t’es bien amusée avec nous ?
– Oui.
– Est-ce que tu penses que cette machine, c’est une vraie machine ou que c’est une machine qui est faite pour te faire dire des bêtises ?
– Bah c’est une bien. (13)
– D’accord. Merci beaucoup, mademoiselle. Au revoir. Tu viens me faire un bisou (15) quand même !

Quelques détails :
1. Hop : c’est une onomatopée, qui sert dans différentes situations. Ici, elle sert à accompagner un geste. (quand il met la passoire-casque sur la tête de Louna).
2. Houp houp houp : autre onomatopée, qui permet ici de « critiquer » la réponse de la petite fille. Cela signifie en quelque sorte : Attends, il y a un petit problème…
3. Un amoureux / une amoureuse : c’est souvent le nom employé entre les petits à propos des relations plus fortes qu’avec de simples amis, sous l’influence des adultes. Chez les petits, on entend aussi le nom : fiancé(e): Tu as un fiancé ?
4. A 10 heures : réponse plutôt surprenante évidemment ! Elle veut peut-être faire allusion à l’heure de la récréation du matin à l’école, pendant laquelle toutes ces histoires entre enfants se jouent. C’est mon interprétation !
5. De quelle heure : cette question est totalement inattendue ! Je ne sais vraiment pas ce que Louna veut dire.
6. Dix mètres : comme il est lui aussi un peu perdu pour suivre la logique de cet échange, il enchaîne de façon aussi peu rationnelle !
7. Un saucissier : pour inventer ce mot, elle a tout compris de la façon dont sont formés les vrais noms d’arbres. (Un prunier, un pommier, un poirier, un figuier, etc.)
8. un gros mot : un mot très impoli, vulgaire, ou une insulte.
9. Punaise : elle a tout compris aussi sur les niveaux de langue! Punaise est la façon plus polie de dire Putain, qu’on emploie pour réagir à une situation. (pour exprimer sa surprise, sa colère, sa déception, etc.) Il y a une sorte d’auto-censure car Putain est grossier, même si certains l’emploient très souvent.
10. Ta gueule ! : elle a raison, c’est une insulte vulgaire et agressive.
11. Tête de cul : je pense que c’est plutôt Tête de con, mais que Louna entend ça.
12. C’est génial = c’est super.
13. C’est une bien : cette phrase n’est pas correcte, mais elle veut dire que c’est une machine qui marche bien, une vraie machine.
14. Un bisou : c’est le mot plus familier synonyme de une bise. Les enfants l’emploient beaucoup parce qu’on l’emploie en général avec eux. Et ensuite, adulte, on l’emploie avec les amis proches, la famille.

A la fin d’un message, d’un mail : Bise(s) / Bisou(s) Bref rappel sur les nuances.
– Avec quelqu’un que vous connaissez plutôt bien, y compris un ou une collègue, on peut terminer un message, un mail par : Bise(s). Cela repose sur le fait qu’en France, on se fait assez facilement la bise pour se dire bonjour ou au revoir.
– Si vous ajoutez Grosse(s) bises, ça devient réservé à vos proches, à la famille.
– Bisous est plus familier, donc utilisé avec les amis proches et la famille. (Mais j’ai une collègue qui l’emploie avec certains d’entre nous.)
– Gros bisou(s): familier et affectueux, donc réservé à vos très proches.

Avec les gens que vous n’embrassez pas dans la vie, il faut utiliser autre chose bien sûr. Aujourd’hui, on lit beaucoup dans les mails:
Cordialement
– Bien cordialement.

Histoire personnelle: j’ai aussi choisi cette vidéo pour ce qu’elle dit de nos comportements au volant !
Vous ai-je déjà raconté l’histoire de mon plus jeune fils et des gros mots quand il jouait avec ses petites voitures ? Je ne sais plus ! Il faut que je vérifie avant de radoter !

Je vous laisse pour aujourd’hui.
A venir, pour d’autres partages avec vous :
– de la danse encore.
– deux BD
– deux ou trois livres que j’ai vraiment aimés
– des publicités
– du cinéma
– le féminin et le masculin
– le familier et le « normal », etc.
Du pain sur la planche donc ! A bientôt.

Des lacunes en légumes

Un peu d’humour, avec cette publicité pour une chaîne de supermarchés. (qui comme tous les vendeurs ne perd pas une occasion de tirer parti des tendances de notre société.)
En même temps, on voit qu’il y a un peu de travail à faire pour revenir à une alimentation moins industrielle ! Et que ça commence petit.
Et que c’est bien gentil de parler d’alimentation saine, si on continue à produire et vendre de la m*** et à servir ça dans la plupart des cantines de nos enfants !

Cette publicité est ici. (Avec un peu de chance, il n’y a pas de pub avant !)

Transcription
Eléphant.
Eléphant.
Et ça, qu’est-ce que c’est ?
Un crocrodile*. (1)
Un ninoré… Un ninocéros*. (2)
Et est-ce que vous connaissez ça ? Vous avez pas d’idées ?
Une asperge.
Non, un artichaut.
Ça peut être des oignons.
Ah ! Ça sent l’ail !
On le trouve où, ça ?
Dans les magasins.
Ça peut pousser où ?
Dans les arbres.
Et ça, c’est un concombre. Et ça, c’est un concombre.
Courgette.
Concombre.
Bah sinon, ça c’est grand, le concombre, et celui-là, il est petit.
Courgette ! C’est une courgette, voyons !
Bah oui, c’est un chou-fleur. J’ai envie de manger.
C’est un chou-fleur, ça ?
Oh mais… Oh mais c’est pas cuit.
Une asperge. Non.
Bah une asperge, c’est pas comme ça.
Vous connaissez les patates douces ?
Bah oui, c’est des patates. Douces. Ça, c’est pas doux, hein !
Ça, c’est quoi ?
C’est des frites.
C’est des frites ?
Ouais.
C’est du céleri.
Mais non !
Pour faire les frites, c’est avec de la patate (3) !
Ah, touche ! Ça, c’est une patate douce.
C’est de l’oignon.
C’est une courgette.
Ah, du poireau.
Je sais vraiment pas. Mais c’est très beau.
C’est un panais. Vous avez déjà entendu parler du panais ?
Non.
Jamais ?
A part le poisson pané. (4)

Quelques détails :
1. un crocrodile : beaucoup d’enfants ont du mal à dire un crocodile !
2. Un ninocéros : je n’avais jamais entendu ça pour dire un rhinocéros ! Très mignon.
3. Une patate : c’est l’autre mot qu’on emploie pour les pommes de terre. (un peu plus familier)
4. un panais / pané : il y a encore beaucoup de gens, sans parler des enfants, qui ne connaissent pas les panais. C’est redevenu à la mode assez récemment en fait. Evidemment, ce petit garçon rapporte ce mot à son expérience : il a mangé plus de poisson pané que de panais ! Mais dans beaucoup de régions, on ne prononce pas ces deux mots de la même façon. Le son « ai » n’est pas comme le « é » en fin de mot, sauf pour les gens du sud par exemple.

Ils sont marrants, ces petits ! Et pleins de fraîcheur.
Il faudrait juste qu’ils aillent plus souvent faire le marché avec leurs parents ou jardiner !

A propos du rôle des parents justement, il faut regarder la petite vidéo de Camille Lellouche, humoriste ! Je suis tombée dessus par hasard aujourd’hui. Heureuse coïncidence !
.
C’est ici. Elle prend tous les rôles et c’est plus vrai que nature !

Transcription:
Ils ont fait une pub, tu sais, avec les gosses (1) qui doivent deviner différents légumes. Et donc tu as quelqu’un qui leur montre, tu vois, des courgettes, du céleri, etc. Et les mômes (1), ils connaissent rien, quoi ! Ils sont débiles (2) ! Vraiment, c’est des tebes (3) ! Mais la faute à qui ?
Toi, tu es parent. Tu regardes le casting, tu dis : « Alors on cherche abruti (4) qui connaît pas les légumes à 12 ans. » C’est bon, c’est mon fils !
Ça veut dire que toi, en tant que parent, tu sais que ton fils ne connaît pas les légumes. A cause de toi. Bah tu es un peu con, con (5), hein ! Ouais. C’est horrible, tu sais que ton fils est bête. Genre (6) dès que tu arrives, tu vois le directeur du casting : « Alors, il est vraiment stupide, mon fils ! Si il connaît les courgettes ? Ah non, il croit que c’est du chou-fleur. J’ai tout inversé… tout inversé à la naissance. Ouais ouais, c’est… il est complètement tebe, ouais. »
Pauvres enfants ! Il y a des parents, au niveau de la têtasse (7), vous êtes un peu… un peu cucul (8). Ouais. Je suis complètement dépitée (9). Merde, le môme, à un an, deux ans, fais-lui goûter, là ! Fais-lui des purées ! Normalement, à trois, quatre ans, le môme, si tu lui as montré un peu les légumes, tu vois, un peu le marché, les trucs, bah il reconnaît, quoi ! Pauvre gosse !
Je lui fais manger que de la merde (10), hein : Moi, c’est frites, patates ou rien, hein ! Et tout surgelé, congelé, ouais. Si je sais ce que c’est une courgette ? Ah non ! Non, non. C’est un féculent ?

Quelques explications :
1. les gosses / les mômes : les enfants. Môme est un peu plus familier que gosse.
2. débile : idiot, stupide. Traiter quelqu’un de débile est une insulte.
3. Tebé : c’est du verlan, c’est-à-dire les mots dits à l’envers. Ici, c’est donc le mot : bête, synonyme de débile, idiot, stupide.
4. Abruti : un abruti est quelqu’un qui est complètement stupide. C’est une insulte.
5. Con : stupide, idiot. Terme vulgaire.
6. Genre : on emploie ce mot pour donner un exemple de situation. (familier)
7. la têtasse : la tête. Ce mot n’existe pas, mais le fait de rajouter -asse au bout donne un côté péjoratif. Elle veut dire qu’ils n’ont pas de tête, pas d’intelligence.
8. Cucul : pas très intelligent. (familier) C’est comme dire : « con con » en fait, mais en moins vulgaire. A propos de « con con », le fait de répéter ce mot l’adoucit un tout petit peu. C’est un peu moins brutal de dire : Il est con con, que de dire : Il est con. On fait un peu la même chose avec : Il est bête et Il est bebête (un peu moins méchant).
9. Dépité : abattu, très déçu
10. de la merde : des choses pas bonnes du tout (vulgaire)

Brindezingues !

Mon coup de coeur de ces dernières semaines ! Et je vais garder ce livre précieusement, pour ne plus quitter Nathalie et Eugène, les deux enfants / adolescents imaginés par Véronique Ovaldé et dessinés par Joann Sfar. Ce n’est pas une BD, mais une histoire qui naît des mots vivants, poétiques et drôles de l’écrivaine et des illustrations imaginées à partir du texte par le dessinateur. Vous savez, pour les moins jeunes d’entre nous, comme ces livres qu’on lisait enfant, où il y avait au détour des pages couvertes de mots quelques dessins qui tout à coup donnaient vie à ces histoires. (Mais là, il y a beaucoup plus de dessins, dans lesquels on peut se plonger pour regarder une multitude de détails.)

Donc c’est une histoire que j’ai trouvée formidable, très joliment racontée, où s’entremêlent les voix de la jeune et fantasque Nathalie, du timide mais valeureux Eugène, de la mère de Nathalie, des voisines, des parents d’Eugène, d’autres personnages, avec posés par dessus toute cette vie, les commentaires de la narratrice / Véronique Ovaldé. Les dernières lignes de l’avant-dernier chapitre sont très belles, je trouve. Et le dernier chapitre nous prend par surprise et dit toute l’ambiguïté de la vie, avec des mots très simples. (Je ne vous en dis pas plus, pour vous laisser le plaisir de la découverte!) C’est beau, dense et profond, l’air de rien. Un vrai cadeau. Je n’avais pas envie que ça se termine. (Remarquez, on a le temps de partager leur vie, au fil des 150 pages de ce drôle de grand livre.)

Et voici des extraits d’une émission où les deux auteurs, qu’on sent très complices, parlaient de leur travail pour donner vie à cette histoire. Il y avait longtemps que je n’avais pas entendu le mot « brindezingue » dans la bouche de quelqu’un ! (Les mots d’argot, ça va, ça vient.)

A cause de la vie Ovaldé Sfar

Transcription
– Je me suis dit : Mais en fait, ça va être vraiment quelque chose pour nous, pour lui et moi, vraiment un univers où il y a en effet des très jeunes gens, un peu… un peu inadaptés, et je crois que ça nous allait plutôt bien (1). J’imagine que tu étais un jeune garçon pas totalement adapté !
– Il vous ressemble un petit peu, ce Eugène, à la fois timide et qui tout à coup, parce qu’une jeune fille s’intéresse à lui et lui fixe des défis absolument improbables, parce qu’elle est quand même très, très culottée (2), hein, elle lui fait faire des choses… !
– Ce qui est beau, c’est que Véronique a écrit un vrai conte de chevalerie. C’est un jeune homme qui fait tout pour une femme, et puis on verra si il l’a ou pas à la fin, et ça se passe dans notre arrondissement (3), ça se passe dans le dix-huitième arrondissement parisien. Ça, je trouve ça formidable. Moi, comme beaucoup de gens de ma génération, je suis venu à la littérature par Quentin Blake et Roald Dahl et je savais pas à l’époque (4) qu’il y avait un écrivain et un dessinateur, le livre m’arrivait comme ça. Et en lisant le texte de Véronique, j’ai découvert quelque chose qui pour moi était de cet acabit (5), c’est-à-dire que ça s’adresse à tout le monde, puisque ça tape au cœur, puisque c’est émouvant. J’arrive pas à dire si ce livre est joyeux ou s’il est triste, je sais qu’en le lisant, j’ai pleuré. Et… Enfin, en même temps, je suis une énorme éponge, moi, je pleure tout le temps, mais là, c’était de bonnes larmes, si tu veux. Et j’ai fait ce que m’a appris Quentin Blake, j’ai dessiné le personnage, je lui ai demandé si ça lui allait, et après, je suis parti avec le texte et j’ai… Je vois ses phrases, je vois ce qu’elle raconte et on m’a fait l’amitié de me laisser autant de place que je voudrais. C’est en ça que ce livre est un peu atypique, c’est si parfois je veux dilater une petite phrase ou la redire, c’était autorisé. Après je me rends pas compte, j’éprouve un truc, je le dessine et si ça… si ça se communique, tant mieux. (6)
– Oui, parfois même la modifier : il y a le texte, très réussi de Véronique Ovaldé, et puis j’ai remarqué qu’à deux-trois reprises (7), vous prenez une ou deux libertés (8)– vous rajoutez une petite phrase, un sentiment, vous vous appropriez vraiment le texte de Véronique. Vous diriez que c’est un roman ? Un conte ?
– Je sais pas. J’aime bien quand tu dis roman de chevalerie. J’aime assez cette idée, je trouve que c’est assez juste. Roman de chevalerie qui se passe dans un vieil immeuble parisien à ce moment… finalement, les années 80, c’est juste après le vieux Paname (9), et juste avant que ça devienne Paris, dans un vieil immeuble, avec ces deux gamins qui sont à l’orée (10) aussi de l’âge adulte, cette métamorphose-là, métamorphose de Paris, de notre dix-huitième qu’on connaît si bien, et puis de… ce moment de transformation terrible où vous passez de… bah je sais pas, d’une espèce d’enfance un peu solaire, de ce… voilà, et puis, vous allez passer de l’autre côté. Donc c’est un moment un peu dangereux, un peu particulier, vous êtes pas toujours très content de passer ce moment d’adolescence, et il y avait tout ça à la fois dans ce… dans cette histoire. Alors pour moi, c’est une histoire un peu initiatique aussi, hein. Et une histoire d’amour.
– Je trouve que quand on lit tous les défis que la jeune fille lance au garçon, qui est amoureux d’elle, on se dit qu’on aurait aimé avoir une enfance comme ça. Et que chacun… chaque garçon aimerait avoir une fille comme ça, qui lui lance des défis de plus en plus difficiles et qu’il faut chaque fois réussir pour qu’elle continue à s’intéresser à lui, et ça, c’est sublime  !
– Est-ce que c’est pas ça, finalement, être romancière, Véronique Ovaldé : écrire pour réparer le passé, pour qu’advienne enfin ce qu’on aurait tellement aimé faire ?
Tout à l’heure, il disait quelque chose de merveilleusement juste, Romain Gary, quand il disait : Je… Quand j’écris, je veux vivre d’autres vies que la mienne. C’est… Alors, je pense qu’en fait, moi, je… dans ce genre de livre, je vis aussi d’autres enfances que la mienne. Donc je… C’est une espèce d’enfance fantasmée quand même de cette petite (11). Alors, le garçon, vous disiez, Monsieur Pivot, en fait le garçon qui voudrait… Tous les garçons aimeraient bien avoir une jeune fille un peu… un peu folle, brindezingue (12), un peu sauvage ,comme ça, un personnage romanesque (13) qui habite en-dessous de chez soi pour… et puis, qui nous lance des défis et qui nous donne des missions à remplir, bien sûr. Mais aussi, moi, j’aurais adoré être une jeune personne aussi libre que cette gamine, qui a onze, douze ans, qui a onze ans, par là, dans ces eaux-là (14), et qui en même temps, est en effet d’une liberté totale. Elle est… Elle ne va pas à l’école parce que ça ne l’intéresse pas. Elle vit seule avec sa mère, elles vivent dans des cartons (15) parce que les cartons n’ont jamais été ouverts, et elles sont… Et… Et puis elle vit dans un monde imaginaire qui est encore très, très proche de l’enfance. C’est ça que je trouve très beau, c’est ces moments… ce moment où en fait, on est encore avec les oripeaux (16) de l’enfance et puis, bah il va falloir passer de l’autre côté. Et puis là, ils sont… Ils ont pas envie tellement d’y aller, pour le moment.
– C’est un livre remarquable également sur… Il pose beaucoup de questions – c’est pour ça que c’est un bon livre – sur l’âge adulte aussi, quand on se retourne vers l’adolescent un petit peu mélancolique ou fou furieux que l’on pouvait être. Est-ce que c’est une bonne idée, Véronique Ovaldé, vingt-cinq ans plus tard de remettre ses pas dans ceux qui furent les nôtres lorsque nous étions adolescents, de chercher à revoir un premier amour, de chercher à revoir une sensation ?
– Ah non ! Je pense que c’est une très, très mauvaise idée, moi, j’en suis assez convaincue ! Alors moi, je suis… Je suis quelqu’un d’extrêmement mélancolique et en même temps d’un peu brindezingue comme cette jeune fille mais je suis absolument pas nostalgique. Ça n’existe pas, la nostalgie. Donc quand j’écris quelque chose qui se passe en 84, j’ai besoin de… Je réactive quelque chose qui me plaisait de ce moment-là – donc la musique.. J’adore en fait ce que tu as mis sur les murs, tu sais, les affiches qu’il y a sur les murs dans la chambre de la gamine. Moi, j’en parle pas. Joann, il met des affiches partout, sur tous… sur chaque mur – donc il y a Beetle juice, il y a plein de trucs qu’elle écoute, et du coup, qu’elle met, qu’elle affiche. Donc moi, j’ai beaucoup de mal avec le fait de retourner en arrière. C’est quand même… En fait, j’adore la réinventer. J’adore l’invention des choses. Donc moi, je réinvente les choses. Donc moi, j’irais jamais… j’irais jamais faire des pèlerinages sur les lieux… les lieux de mon enfance. Ça me viendrait pas à l’esprit ! (17)

Des explications :
1. ça nous allait bien = ça nous convenait bien / ça nous correspondait bien.
2. Être culotté : c’est avoir du culot, c’est-à-dire oser faire des choses interdites, défier les interdits. (familier)
3. un arrondissement : Paris, Lyon et Marseille sont divisées en arrondissements. A Paris, il y en a vingt. Si un Parisien dit par exemple : c’est dans le 15è / j’habite dans le 18è, tout le monde comprend qu’il parle du quinzième ou du dix-huitième arrondissement.
4. À l’époque = à ce moment-là (pour parler d’une période qu’on présente comme déjà un peu lointaine)
5. de cet acabit : de ce genre-là (familier)
6. tant mieux : cette expression signifie que c’est bien et qu’on est content de la situation.
7. À deux, trois reprises : deux ou trois fois
8. prendre des libertés : par exemple, prendre des libertés par rapport au texte d’origine signifie qu’on ne reste pas totalement fidèle au texte. On peut aussi prendre des libertés par rapport à un règlement.
9. Paname : c’est le surnom en argot de Paris, qui renvoie à l’image d’un Paris traditionnel, avant tous les changements de notre époque en quelque sorte.
10. À l’orée de : au début de… ( au sens premier du terme, il s’agit de l’orée de la forêt, c’est-à-dire là où commence la forêt, d’où son sens figuré.)
11. Cette petite : cette enfant
12. brindezingue : un peu folle (argot). On n’entend plus ce terme très souvent.
13. Romanesque : comme dans un roman. Ce terme évoque l’idée d’aventure, de vie pas ordinaire. On peut l’employer à propos d’une histoire ou de la vie de quelqu’un par exemple, mais aussi à propos d’une personne.
14. Par là / dans ces eaux-là : ces deux expressions familières signifient la même chose : environ, à peu près (à propos d’un chiffre, d’une quantité, d’une somme d’argent par exemple ou de l’âge de quelqu’un comme ici)
15. elles vivent dans des cartons = elles vivent au milieu des cartons (de déménagement) dans leur appartement.
16. des oripeaux : des vêtements, en général usés et dont on devrait donc se débarrasser. (Ce mot est toujours au pluriel.)
17. ça ne me viendrait pas à l’esprit : je ne peux absolument pas avoir cette idée, je ne peux absolument pas faire ça, ça m’est totalement étranger. On dit aussi : ça ne me viendrait pas à l’idée.

La vidéo entière, extraite elle-même de l’émission de télévision La Grande Librairie, est à regarder ici.

Le poids des origines

cite-orientee-pauchonPas de surprise, selon le milieu dans lequel on naît et grandit, les possibilités offertes pour se construire un avenir ne sont pas les mêmes. Le premier obstacle, c’est tout simplement de connaître tous les choix possibles. C’est ce que raconte cette jeune femme qui a aujourd’hui trouvé sa voie mais après un parcours pas facile. Elle y est arrivée, mais cela lui a pris plus de temps et de tâtonnements qu’à d’autres. Et aussi, il lui a fallu une détermination et une ténacité que tous les jeunes face à ces freins sociaux n’ont pas nécessairement. C’est pour cela qu’elle croit fermement à des projets comme Cité Orientée dont il était question dans un billet précédent. Hervé Pauchon, avec ses questions posées comme toujours très directement et sans fioritures, a recueilli encore une fois un joli témoignage plein de sens.

Jeune productrice

Transcription:
– Vous êtes la productrice ?
– Oui. Enchantée (1). Vous êtes Hervé Pauchon ?
– Oui.
– Enchantée.
– Comment on devient productrice ?
– Eh bah, justement (2), c’était compliqué. C’est pour ça que j’ai pensé à Cité Orientée avec Jean Rousselot. C’est un concours de circonstances (3).
– Oui. Non, c’est pas un concours de circonstances qui fait qu’on devient productrice !
– Alors, moi, je vais vous raconter ma vie un petit peu mais moi, je suis issue (4) des quartiers (5), j’étais un peu…
– De quel quartier ?
– Je suis issue du 93 (6). J’avais des parents qui ont pas du tout dit ce qui existait comme métiers justement.
– Ils faisaient quoi, vos parents ?
– A ce moment-là, ils faisaient pas grand chose (7). Et du coup, je savais pas qu’il existait plein d’écoles, je savais pas qu’il existait plein de formations, je savais pas qu’il existait plein de choses. Et en fait, j’ai découvert ça sur le tard (8). Et pour éviter tout ce temps que moi, j’ai perdu à chercher une formation, à reprendre des cours, à prendre des cours du soir, à revenir à la fac, je me suis dit Cité Orientée, c’est bien parce que ça va peut-être permettre justement à des jeunes de comprendre et de connaître des formations, des métiers qui existent, que moi, je ne connaissais pas puisque j’avais pas accès à Cité Orientée quand j’étais lycéenne, au lycée.
– Et vous avez quel âge ?
– Trente-quatre ans.
– Donc aujourd’hui, vous auriez 14 ans (9), vous feriez quoi ?
– Ah bah aujourd’hui, j’aurais quatorze ans, j’irais sur Cité Orientée, je découvrirais plein de métiers, plein de formations qui existent et je me dirais : tout est possible.
– Et à 14 ans, vous vous disiez pas que tout était possible ? Dans le 93. Qu’est-ce que vous voulez dire ? C’est marrant parce que vous dites : J’étais dans les quartiers. Pourquoi vous dites pas le nom de la ville où vous étiez ? C’est un côté…
– J’étais à Pantin.
– Ouais.
– Et bah non, je… Il y avait plein de métiers que je connaissais pas, il y avait plein de formations que je connaissais pas, que j’ai découvert vraiment en reprenant mes études.
– Mais vous avez un regret ? Vous avez une formation que vous auriez aimé faire ?
– Il y en a plein !
– Donnez-moi un exemple.
– J’aurais bien aimé faire Sciences Po (10).
– Oui, c’est ça. C’est que vous ne connaissiez pas… Vous ne saviez pas que Sciences Po existait.
– Tout à fait. (11)
– Vous auriez su (12), c’est vraiment l’école que vous auriez aimé faire.
– Oui.
– Comment vous expliquez que vous connaissiez pas Sciences Po ? C’est parce que finalement, vos profs à Pantin ont jamais parlé de ça ?
– Jamais. On nous parlait pas… On nous parlait juste la classe au-dessus. On nous disait pas ce qui existait comme formations, comme orientation (13). On nous disait pas qu’il y avait des choses possibles et en général, ça s’arrêtait à des choses… Enfin, il y avait pas ce genre de discussions en fait !
– Et pourquoi ça vous plaît aujourd’hui, Sciences Po ?
– Pourquoi ça me plaît aujourd’hui, Sciences Po ? Parce que… Parce que du coup, j’ai rencontré des gens qui avaient fait Sciences Po et je trouvais que c’était une excellente formation.
– Et alors, dans votre Cité Orientée, il faut cliquer sur quel personnage pour faire Sciences Po ?
– Ah ! Pour l’instant, on n’en a pas encore !
– Ah, c’est vrai ?
– Ouais. On aimerait bien. On le fera ! Sur la saison 3.
– Comment on devient productrice ?
– Bah j’avais envie de faire du cinéma, j’avais un projet en cours et je me suis dit qu’au lieu d’aller taper aux portes (14) de tous les producteurs, j’allais monter une boîte de prod (15). J’étais à la fac (16).
– Une fac de quoi ?
– Une fac d’Histoire de l’Art.
– Rien à voir (16).
– Rien à voir. Et j’ai rencontré quelqu’un qui s’appelle Christophe Mahé.
– Le chanteur ?
– Le chanteur. Il était pas très connu à ce moment-là. Pour faire un film sur lui. Il devient connu, le film se vend bien.
– Donc vous avez de l’argent et là, maintenant, vous investissez votre argent dans des projets comme la Cité Orientée.
– Alors maintenant, en tout cas, j’investis mon temps dans des projets comme la Cité Orientée parce que vous savez, les producteurs en France sont pas ceux qui ont l’argent. On recherche l’argent.
– Alors, Cité Orientée saison 2, ça représente quel budget ?
– Alors, la saison 2 de Cité Orientée, ça représente environ 200 000 – 225 000 euros.
– Ah oui ! Quand même ! (17)
– Ouais.
– Parce que il faut tourner, faire tous les reportages.
– Un an et demi de travail.

Des explications :
1. Enchanté(e) : ce terme s’utilise quand on fait la connaissance de quelqu’un, dans un style soutenu. Sinon, ne fait, on dit juste : Bonjour, en serrant la main de la personne.
2. Justement : on utilise cet adverbe pour indiquer que c’est précisément ce dont on voulait parler.Cela permet de faire le lien. Par exemple :
– Alors, où en es-tu dans ton travail ?
– Ah, justement, je voulais te demander si tu pouvais m’aider un peu.

3. Un concours de circonstances : c’est lorsque plusieurs choses apparemment sans lien s’enchaînent pour aboutir, comme par hasard, à une situation particulière que rien ne laissait présager. Cela peut être positif et on dit alors : Par un heureux concours de circonstances. Si c’est négatif, on dira par exemple : Par un tragique concours de circonstances.
4. Je suis issue de… : je viens de… Par exemple, on dit aussi : Elle est issue d’une famille ouvrière / d’un milieu pauvre / d’un milieu modeste.. Par rapport au verbe venir de, cela permet peut-être d’insister davantage sur l’origine.
5. Les quartiers : c’est le terme employé maintenant pour parler des banlieues pauvres des grandes villes. Il prend ce sens seulement si on l’emploie au pluriel. C’est un emploi assez récent en fait, qui englobe tous les quartiers pauvres d’une ville, de toutes les villes.
Au singulier, un quartier, c’est simplement une partie d’une ville, sans indication du niveau social de ce quartier. Par exemple : J’habite un quartier tranquille / un quartier commerçant. / Notre quartier est en train de changer., etc. C’est pour ça que juste après, Hervé Pauchon demande de quel quartier exactement elle vient et qu’il est obligé de le lui redemander plus tard.
6. Le 93 : c’est le numéro du département de Seine-Saint Denis. Il y a quelques années, certains ont pris l’habitude de dire juste le numéro (ou même : « le neuf trois »), à cause de la mauvaise réputation de ce département. Ça ne change rien au problème ! C’est le seul département pour lequel on entend ça.
7. Ils faisaient pas grand chose : c’est un moyen de dire qu’ils n’avaient pas de travail stable.
8. Sur le tard : tardivement.
9. Vous auriez 14 ans = si vous aviez quatorze ans (On utilise le conditionnel présent à la place de Si + imparfait de l’indicatif). C’est fréquent.
10. Sciences Po : c’est le terme utilisé pour désigner L’Institut d’Etudes Politiques, une grande école parisienne au départ et qui a maintenant des campus dans plusieurs villes de France.
11. tout à fait : exactement / c’est tout à fait ça.
12. Vous auriez su = si vous aviez su (On utilise le conditionnel passé au lieu de Si + plus-que-parfait) C’est fréquent aussi.
13. L’orientation : pendant les études, il s’agit du choix de parcours qu’on fait. Par exemple : Il ne sait pas quoi choisir comme orientation. Il faut qu’il aille voir un conseiller d’orientation.
14. Aller taper aux portes: au sens figuré, cela signifie qu’on va voir des gens qui pourraient nous aider à obtenir ce qu’on veut. (de l’argent, de l’aide, etc.)
15. une boîte de prod = de production. Une boîte est le terme familier employé pour une entreprise. De façon plus neutre, on peut dire : une maison de production. Mais en fait, le terme « boîte de production » s’est généralisé et est presque devenu le terme normal.
16. J’étais à la fac : la fac = la faculté. Mais on emploie peu le terme entier. Cela signifie qu’on va à l’université. Mais tout le monde dit : Je suis à la fac / Je vais à la fac.
17. Rien à voir : cela signifie qu’il n’y a aucun rapport entre deux choses, qu’elles sont totalement différentes.
18. Ah quand même ! : on emploie cette exclamation pour montrer qu’on est surpris ou impressionné par quelque chose. Souvent, il y a l’idée d’une quantité qui nous surprend.

J’aime bien le style de ces petites interviews. Les questions sont simples et courtes, à la limite de la familiarité. Elles suscitent la parole et laissent toute leur place aux autres. J’ai beaucoup de mal avec les questions longues de certains (à la radio ou à la télé) qui ne savent pas s’effacer devant ceux qu’ils interrogent !

L’émission entière est à écouter ici.

Et Sciences Po est à explorer ici.

Métiers de garçons, métiers de filles ?

Fin janvier en France, les jeunes qui sont en terminale au lycée mettent en route le processus administratif qui leur permettra de s’inscrire dans l’école ou l’université de leur choix. Mais le choix est souvent difficile ! C’est l’heure des grandes questions quand on n’a pas de vocation particulière ou qu’on est au contraire attiré par des domaines variés. Sur le site Cité orientée, on trouve une multitude de témoignages de jeunes qui se cherchent et d’autres qui ont déjà un pied dans la vie professionnelle. Paroles de leurs parents aussi, de leurs proches, de leurs professeurs, de leurs tuteurs de stage. C’est riche !
Les auteurs de ce projet étaient interviewés par Hervé Pauchon pour la radio.

cite-orientee

metiers masculins et féminins

Transcription :

– Donc j’ai fait un petit tour (1) de qui a une idée de ce qu’ils veulent faire – c’était des 4èmes – donc il y en a beaucoup qui avaient vraiment pas d’idées. Mais dans ceux qui ont dit, il y en a quatre… filles qui ont dit puéricultrice (2). Voilà. Et ce serait bien qu’il y ait des garçons puériculteurs (2) aussi, du coup, de pas s’arrêter que là parce que c’est que des filles.
[…]
– Ouais, et du coup, je suis très sensible à cette question en plus, c’est vrai. On en croise peu (3), hein !
– Pourquoi ? Vous êtes puériculteur ?
– Non, mais je suis très engagé dans le soutien au développement des métiers de la petite enfance, voilà. Donc je pense que c’est important qu’on offre aux enfants la possibilité de s’épanouir (4) dans des métiers qui sont pas forcément orientés sexuellement,justement, parce que beaucoup d’enfants pensent que… Voilà, ils reproduisent ce qu’ils entendent, ce que les parents peuvent vivre eux-mêmes, les métiers très féminins, les métiers très masculins. Donc il y avait des agricultrices qui réussissent aussi bien que des agriculteurs, et c’est ce que tu montres, je crois, dans le… Il y a un des enfants qui est intéressé par les métiers de l’espace vert (5) ou… je sais plus… enfin, il y a des profils qui sont très différents. Il faut casser un peu les préjugés sur les métiers en fait.
C’est vrai que dans le projet, il y a justement une fille – je sais pas si elle est là ce soir, Magaly – mais qui s’est retrouvée à … qui voulait être électricienne, et quand elle a appelé le… pour trouver du travail, donc c’est une fille, elle appelle au téléphone des sociétés d’électricité pour se faire prendre en apprentissage et tout le monde lui dit : Ah, c’est pour votre fils ? Alors… et à chaque fois, elle doit expliquer : Non, non, c’est pour moi ! Et elle s’est pris un nombre de refus avant de trouver sa place. Et elle est seule dans sa classe. Et elle est… Elles sont trois filles sur cinq cents élèves, je crois. C’est vraiment des ratios… et c’est pas facile de les dépasser. Et pourtant, chaque fois qu’ils les dépassent, chaque fois qu’ils rencontrent des gens, les gens se disent soit ça fait du bien d’avoir des filles dans ce métier de mecs (6), ou à l’inverse, ça fait du bien d’avoir des mecs dans ce métier de filles puisque c’est dans les deux cas – il y a aussi… Dans le projet, il y avait un infirmier qui disait que c’était pas évident parce qu’il avait l’impression que les médecins traitaient mieux les infirmières que les infirmiers. Et c’est vrai que c’est un projet…enfin qui nous unit et qui est… qui nous touche beaucoup d’essayer de dépasser le plafond de verre qui fait qu’on ne s’autorise pas ce métier-là.
– Moi, je me souviens pas ce que je voulais faire, mais c’est pas du tout ce que je fais aujourd’hui, ça, c’est sûr !
– Donc finalement, ça sert à rien de se prendre la tête (7) ! Il faut juste profiter de la vie et puis… !
– Je pense que les gamins (8), il faut effectivement leur laisser le temps de choisir et puis surtout, on est dans une période où les métiers, on ne va plus en avoir un seul dans une vie professionnelle. Donc il faut aussi accepter que les gamins, ils puissent à la fois et douter, s’interroger, tâter le terrain (9) et puis derrière ça, c’est aussi leur donner des opportunités pour découvrir des métiers qu’ils n’auraient pas forcément découverts.

Des explications :
1. faire un petit tour de quelque chose : au sens figuré, c’est explorer un peu une question. Ici, c’était interroger quelques-uns des jeunes sur leurs futurs métiers.
2. Une puéricultrice : c’est une femme qui s’occupe des bébés et des très jeunes enfants dans une crèche par exemple. Le masculin puériculteur n’existait pas puisque ce métier était considéré comme uniquement féminin.
3. On en croise peu = on rencontre peu d’hommes qui exercent ce métier, puisqu’ils sont encore très peu nombreux.
4. S’épanouir : être heureux, se réaliser
5. l’espace vert : normalement, on dit plutôt : les espaces verts, c’est-à-dire tout ce qui concerne l’aménagement des jardins, des parcs dans les villes.
6. Un mec : un homme (très familier)
7. se prendre la tête : s’angoisser à cause de quelque chose, se poser plein de questions, douter (familier)
8. les gamins = les enfants, les jeunes (familier)
9. tâter le terrain : faire des essais, expérimenter quelque chose avant de prendre une décision, avant de faire vraiment quelque chose, parce qu’on n’est pas très sûr. (familier)

J’ai donc écouté le témoignage de Magaly, 17 ans, qui fait des études d’électricité et veut être domoticienne. Allez regarder ce petit reportage.
Sur le site, dans la section « Je rencontre les habitants », cliquez sur la photo de Magaly.
C’est vraiment bien fait, c’est du beau travail documentaire.
Et cette jeune fille est bien sympathique !
(J’espère que vous avez accès au site de là où vous vivez. Dites-moi !)

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Et vous souvenez-vous de Franck sur France Bienvenue ?

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