Faut-il en rire ou en pleurer ?

Nouveau premier ministre, nouveau gouvernement. Et donc nouvelle ministre de l’Education Nationale. C’est le quatrième changement à la tête de ce ministère depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, avec à chaque fois des réformes appliquées à la va-vite. Et cette fois, cette ministre est en charge aussi du Ministère de la Jeunesse et des Sports. Et bien sûr, elle s’occupe également des fameux Jeux Olympiques organisés en France cette année. On peut raisonnablement se demander si ça ne fait pas un peu trop ! Et quand on écoute ses premières interventions, il n’y a pas de quoi être rassuré. Le premier extrait que je partage ici m’a laissée perplexe par son ton familier et ses promesses creuses.

Le deuxième extrait m’a vraiment irritée ! Eh oui, notre ministre de l’Education Nationale a mis ses enfants dans une école privée catholique (et pas n’importe laquelle). Vous me direz, rien de bien surprenant en fait de la part de nos dirigeants. Mais ce qui fait bondir, c’est la justification qu’elle a apportée devant la presse : ses enfants ne vont pas dans une école publique parce que le système ne fonctionne pas ! Ah bon, il n’y a pas de remplaçants ? Ah bon, la vie dans certaines écoles n’est pas agréable, pas épanouissante ? Mais qui supprime des centaines de postes d’enseignants ? Qui surcharge les classes ? Qui épuise les enseignants et les dévalorise ? Qui amène certains chefs d’établissement à recruter des gens non formés pour combler les manques de notre administration ?

En tout cas, c’est plutôt mal parti avec les enseignants qui pour beaucoup se sentent déjà déconsidérés et offensés par leur ministre toute neuve !

Voici aussi juste l’enregistrement si vous ne pouvez pas accéder à instagram:

Trancription

Bonsoir à toutes et à tous, c’est Amélie Oudéa Castera, je suis votre nouvelle Ministre de l’Education Nationale, de la Jeunesse, des Sports et des Jeux Olympiques et Paralympiques et je voulais absolument vous faire un petit coucou (1) ce soir avant de boucler cette journée (2) qui a été super (3) riche, super dense avec la passation (4), avec Gabriel Attal, notre nouveau premier ministre ce matin. Je voulais aussi vous dire ma fierté d’être votre ministre, la ministre de l’école, la ministre de la jeunesse, la ministre de plus de sport dans vos vies, la ministre qui va aussi faire en sorte que les Jeux, ils puissent inspirer la jeunesse de tout notre pays, que vous puissiez y être associés. Moi, j’ai envie que, tous ensemble, on arrive à construire, à fortifier cette école qui va être à la fois une école de l’exigence sur la maîtrise des savoirs, mais aussi une école qui protège, où il y a pas de harcèlement (5), il y a pas de peur, il y a pas de boule au ventre (6), et puis aussi une école qui est celle de l’épanouissement, l’épanouissement républicain, avec plus de sport, avec la reconnaissance de vos différences, de vos talents, de là où vous êtes bons, là où vous avez envie de vous exprimer. C’est tout ça qu’on va essayer de construire ensemble. Et voilà, je suis encore super heureuse d’être à votre service, au service de toute la communauté éducative, au service du monde du sport, pour qu’on réussisse tout ça ensemble. Il y a beaucoup, beaucoup de choses, beaucoup de belles choses à vivre, à partager. Alors, à très bientôt.

Des explications

  1. faire un petit coucou : on emploie cette expression familière avec ses amis ou ses proches, pour dire qu’on va passer les voir, qu’on va leur faire une petite visite pour leur dire bonjour. Le ton est surprenant de la part d’une ministre, même sur les réseaux sociaux.
    On est dans le coin. Est-ce qu’on peut passer vous faire un petit coucou ?
    – Tu as des nouvelles des enfants ?
     Oui, ils nous ont fait un petit coucou en sortant du cinéma.
  2. boucler une journée : terminer une journée chargée.
  3. super : très (style familier, oral)
  4. la passation : il s’agit du moment où le ministre en place passe officiellement, lors d’une petite cérémonie, les pouvoirs au nouveau ministre qui vient d’être nommé. On parle de passation des pouvoirs.
  5. le harcèlement : la lutte contre le harcèlement scolaire est un des thèmes du gouvernement, pour mettre fin à toutes ces situations où des collégiens ou des lycéens s’en prennent à certains élèves de leur entourage, les humilient, les insultent, les maltraitent physiquement et moralement, jusqu’à entraîner des suicides chez ces jeunes harcelés.
  6. avoir la boule au ventre : ressentir une grande angoisse (qui peut se traduire par des symptômes physiques). On emploie cette expression familière à propos des élèves angoissés par l’école pour diverses raisons mais aussi à propos des adultes angoissés par exemple à l’idée d’aller au travail s’ils y sont mal traités.

Voici ce que la ministre de l’Education Nationale a répondu pour justifier la scolarisation deses enfants dans l’enseignement privé. A pleurer !

Transcription

Alors, très bien, on va aller sur le champ du personnel (1). Je vais vous dire pourquoi nous avons scolarisé (2) nos enfants à l’école Stanislas, je vais vous raconter, brièvement, cette histoire, celle de notre aîné Vincent. Vincent, qui a commencé, comme sa maman, à l’école publique, à l’école Littré (3). Et puis, la frustration de ses parents, mon mari et moi, qui avons vu des paquets (4) d’heures qui n’étaient pas sérieusement remplacées (5). A un moment, on en a eu marre (6), comme des centaines de milliers de familles qui, à un moment, ont fait un choix, voilà, d’aller chercher une solution différente (7).
On habitait rue Stanislas. Scolariser nos enfants à Stanislas était un choix de proximité (8). Et depuis, de manière continue, nous nous assurons que nos enfants sont non seulement bien formés, avec de l’exigence dans la maîtrise des savoirs fondamentaux, qu’ils sont heureux, qu’ils sont épanouis (9), qu’ils ont des amis, qu’ils (10) sont bien, qu’ils se sentent en sécurité, en confiance.
Et c’est le cas pour mes trois petits garçons, mes trois enfants qui sont là-bas. Alors, je pense que, avant de stigmatiser les choix des parents d’élèves, il est important de rappeler que l’école, celle de la République (11) et que la République travaille avec tout le monde, dès lors que (12)… on est au rendez-vous (13), voilà, de cette exigence et de ses valeurs.

Des explications

  1. le champ du personnel : le domaine de sa vie privée.
  2. scolariser un enfant : l’envoyer à l’école, l’inscrire dans une école.
    Par exemple : Les enfants en France sont scolarisés dès l’âge de 3 ans à l’école maternelle.
  3. l’école Littré : les écoles portent toutes un nom. Littré (Emile) est le nom d’un lexicographe du 19è siècle connu entre autres pour son Dictionnaire de la Langue Française.
  4. un paquet d’heures : de très nombreuses heures ( familier)
  5. des heures pas remplacées : la Ministre fait référence au fait que l’Education Nationale manque de remplaçants professionnels et qualifiés pour prendre le relais dans les classes quand des enseignants sont malades, en congé de maternité, quand leurs propres enfants sont malades, etc. Il s’agit d’un choix des différents gouvernements depuis des années de rogner sur le budget de l’enseignement et de ne pas payer des enseignants qualifiés dont la spécialité est de remplacer au pied levé leurs collègues empêchés pour une raison ou une autre. Il existait un corps de professeurs titulaires remplaçants, donc affectés à une zone de remplacement. Ce corps a été supprimé pour faire des économies budgétaires.
  6. on en a eu marre : on en a eu assez (familier)
  7. chercher une solution différente : c’est-à-dire inscrire ses enfants dans l’enseignement privé, où des fonds sont débloqués par les directeurs en cas d’absence de leurs professeurs (puisque les parents payent directement la scolarité de leurs enfants)
  8. un choix de proximité : elle fait comme si ce choix était juste un choix lié à l’endroit où la famille habite, c’est-à-dire qu’on inscrit ses enfants dans l’école la plus proche du domicile familial.
  9. être épanoui : être parfaitement à l’aise et vivre une vie sereine
  10. qu’ils sont bien : on entend « qui sont bien », ce qui signifierait que ce sont les camarades de classe de ses fils qui sont des enfants « bien », c’est-à-dire fréquentables. Je pense que, quand même, elle dit « qu’ils sont bien », faisant référence à ses enfants et à leur bien-être.
  11. l’école de la République : cela renvoie aux valeurs développées pendant la 3è République, basées sur l’idée de donner une éducation à tous les enfants. La suite de la phrase n’est pas claire : je ne comprends pas comment elle est construite !
  12. dès lors que = dès que
  13. être au rendez-vous de ces exigences : respecter ces exigences, les mettre en application

Côté communication, voici une entrée en matière complètement ratée auprès d’une majorité d’enseignants !
Ou alors, ce n’est pas un hasard et c’est donc tout simplement inquiétant pour l’école publique.

Haletant

Il y a quelques semaines, j’ai vu A plein temps, un film que j’ai vraiment beaucoup aimé.

La bande annonce est trop succincte – un peu bâclée* à mon avis ! – pour être réellement représentative de tout ce qui traverse ce film. C’est dommage. Néanmoins, elle donne une petite idée de l’atmosphère qui enveloppe toute cette histoire, magnifiquement incarnée par Laure Calamy.

Je connaissais cette actrice dans des rôles plutôt drôles ou fantaisistes* – par exemple dans la série Dix pour cent ou le film Antoinette dans les Cévennes. On est loin de tout cela dans ce film puisqu’elle est Julie, une jeune mère de famille séparée du père de ses deux enfants, qui doit gérer seule une vie quotidienne compliquée.

En effet, elle habite en grande banlieue* mais travaille à Paris comme femme de chambre en chef dans un hôtel de grand luxe. Alors, c’est la course tous les jours, pour jongler entre ses enfants, qu’elle ne néglige jamais, et les exigences de son travail si éloigné, éloigné physiquement, mais éloigné aussi de ses aspirations et de ses compétences. Elle court, elle court presque tout le temps, après le temps, après les RER* et les bus, après le père de ses enfants, injoignable quand il s’agit de payer la pension alimentaire. Elle passe ses journées à courir avec son équipe de femmes de chambre, au service de clients qu’on devine imbuvables*, sous la surveillance de sa chef, stressée elle aussi et donc stressante. Et si en plus, se déclenche une grève dans de nombreux secteurs – on est en France ! – notamment dans les transports en commun, alors brutalement, l’équilibre qu’elle a construit ne tient plus qu’à un fil*. Et c’est cette période de transition dans sa vie qu’on suit pendant plusieurs jours.

La grande originalité de cette histoire – somme toute banale -, c’est la façon dont elle est racontée, portée par le rythme de la musique d’ Irène Drésel. On a le coeur qui bat sans cesse à suivre Julie dans ses trajets, parce qu’elle court pour être à l’heure, matin et soir mais aussi parce que la pulsation de la musique nous fait littéralement vivre cette cadence infernale toute la journée, répétitive, épuisante. On en est comme essoufflé, et grâce à cette musique, on vit de très près ce que vit Julie.

Cette histoire représente bien ce que vivent de nombreux banlieusards* tous les jours. Paris, ce n’est pas que du romantisme de carte postale ! Paris, ce sont aussi ces quartiers qu’on aperçoit sans les voir des fenêtres des trains de banlieue à l’approche des grandes gares parisiennes – Gare de Lyon, Gare Saint Lazare, Gare du Nord. Ce sont les embouteillages, la cohue des transports, les visages fermés, chacun dans sa bulle au milieu de cette agitation de fourmis. Et Julie poursuit sa trajectoire, coûte que coûte*, malgré les embûches. Je vous laisse regarder la bande annonce, dont le premier son, ô combien familier, donne le ton* !

Transcription de la bande annonce :


– Maman ?
– Oui ?
– Tu connais le Jardin d’Acclimatation (1) ?
– Oui.
– On pourra y aller un jour ?
– Ecoute, on verra.
– La circulation vers Paris est interrompue. Nous vous invitons à utiliser un itinéraire de substitution (2).
– Vous allez manifester (3) aujourd’hui ?
– Bah j’aimerais bien. Mais là, j’avoue que je m’intéresse plus aux grèves pour y faire face (4) que pour y participer. Je dois aller tous les jours à Paris.
– C’est dur, ça.
– On a cinq arrivées, cinq départs, huit recouches (5) et monsieur Yoshida qui prend la Churchill en fin de journée.
– J’ai un entretien.
– Pour un boulot (6) ?
– Oui.
– Genre (7)… un bon boulot ?
– Un super bon boulot.
– Tu joues avec le feu (8), Julie ! Avec les retards en plus, ça arrange rien (9).
– Il faudrait trouver une autre solution (10) pour les soirées, çaa commence à devenir difficile.
– Je vais te laisser mon badge et tu vas le valider en même temps que le tien.
– Mais ça, je suis pas… Je suis pas sûre.
(En raison d’un mouvement social…) (11)
– Il y a un train qui va partir, là.
– Quelle voie ?
– Voie 14.
– Jeanne Delacroix.
– Julie Roy.
– Enchantée. Merci de vous être déplacée (12) malgré les grèves. Ça ne vous inquiète pas de reprendre le travail après une aussi longue pause ?
– Ah non.

Des explications :

  1. le Jardin d’Acclimatation : c’est un parc de loisirs à Paris, dans le Bois de Boulogne, créé sous Napoléon III dans les années 1860. (Je vous en reparlerai bientôt.)
  2. un itinéraire de substitution : c’est une façon de dire que les moyens de transport habituels ne fonctionnent plus et qu’il va falloir prendre des bus, des cars à la place. C’est la formule consacrée en temps de grève des transports.
  3. manifester : défiler dans la rue pour protester contre quelque chose. En ce moment, il y a des manifestations régulièrement contre la réforme des retraites. (Je vous en reparle aussi bientôt !)
  4. pour y faire face : pour trouver comment se débrouiller malgré les grèves.
  5. une recouche : terme utilisé dans l’hôtellerie qui désigne le nettoyage et la remise en ordre d’une chambre d’hôtel qu’un client garde plusieurs jours. Il faut refaire le lit, nettoyer la salle de bains, changer les serviettes, etc.
  6. un boulot : un travail, un emploi (Ce terme est plus familier que les deux autres)
  7. genre : ce terme a tendance à être très utilisé familièrement. (Je vous en reparle aussi dans un prochain article !)
  8. jouer avec le feu : prendre des risques qui pourraient avoir des conséquences importantes. Dans le film, Julie risque sans arrêt de perdre son emploi dans cet hôtel.
  9. ça n’arrange rien : ça aggrave la situation au contraire.
  10. trouver une autre solution : trouver un autre moyen. (Julie a des problèmes de garde de ses enfants pendant qu’elle travaille. Il va falloir qu’elle trouve une autre nounou que sa voisine.)
  11. un mouvement social : un mouvement de grève, une grève
  12. se déplacer : aller quelque part, notamment à un entretien, un rendez-vous, etc.

* Des explications à propos de ma présentation :

  • bâclé : mal fait, fait à la va-vite
  • fantaisiste : plein de fantaisie
  • la grande banlieue : la banlieue éloignée de Paris, par opposition à la banlieue elle-même.
  • le RER : Réseau Express Régional, c’est-à-dire les trains qui relient Paris, la banlieue et la grande banlieue. Ce terme désigne à la fois le réseau lui-même mais aussi les trains qu’on prend. On dit par exemple :
    J’ai raté mon RER. / J’ai un RER dans 10 minutes.
  • imbuvable : on emploie ce terme à propos de quelqu’un qui est très désagréable et insupportable.
  • ne tenir qu’à un fil : être très fragile et donc toujours menacé
  • un banlieusard : quelqu’un qui habite la banlieue
  • coûte que coûte : à tout prix, malgré tous les obstacles
  • donner le ton : annoncer l’atmosphère de ce qui va suivre

.

La musique du film est essentielle, c’est vraiment un élément du récit à part entière.

Voici une interview de la compositrice, Irène Drésel, que vous pouvez lire ou / et écouter, sur Cinezik.fr.
(Parfait pour travailler son français oral, avec l’aide de l’article !)
C’est toujours passionnant d’écouter les gens expliquer comment ils créent, quel est le sens de leur travail.

En voici un tout petit extrait qui résume bien comment cette BO a été imaginée :

Cette musique, elle est imaginée comme… C’est le flux sanguin de… Julie, elle s’appelle dans le film. C’est son flux sanguin, c’est son mental, c’est son moi intérieur, c’est son rythme à elle, en fait. C’est le rythme qu’elle a dans le sang, dans le cœur, jour après jour. C’est pas… c’est pas un air qu’elle fredonne, c’est pas une musique qu’elle a en tête du tout. C’est ce qu’elle ressent. C’est le flux sanguin, le nombre de… le nombre de battements par minute, et aussi le stress qu’elle ressent au quotidien où elle se pose jamais en fait, jamais, jamais, jamais, si ce n’est dans les transports en commun le soir quand enfin, elle est assise et qu’elle regarde le paysage défiler par la fenêtre du train. Cette musique, c’est une musique intérieure, c’est pas une musique de film presque, c’est une musique de personnage .

Dans ce film, on découvre aussi les coulisses des grands hôtels, du point de vue des gens qui y travaillent. Cela m’a fait penser à mon ancienne étudiante, Meriem, dont vous aviez peut-être écouté les interviews sur mon autre site, France Bienvenue. Je vous remets le lien et la deuxième partie est ici. (Et j’en profite pour vous dire que je vais recommencer à poster des interviews sur France Bienvenue, mais sans mes étudiants puisque je suis à la retraite !)

Je vous dis à très bientôt. ( Ces premières semaines de 2023 ont été bien occupées par notre déménagement de Marseille ! Je vous en reparle aussi bientôt.)