Un bateau, du foie gras et de la passion

Il a grandi à Aix-en-Provence.
Il a d’abord passé du temps à faire des études et de la musique.
Mais finalement, sa vie, c’est parcourir les mers du globe sur des voiliers immenses. Commencer à naviguer sur un petit Optimist dans la baie de Marseille, ça mène au bout du monde !
Franck Cammas raconte tout ça avec des éclats de rire qui sentent bon le bonheur de faire ce qu’on aime par dessus tout.


Transcription:
– Ouais, vous êtes un petit gabarit (1), hein, si je peux me permettre (2), Franck.
– Exactement. On est… on est un peu pareils en fait.
– Ouais, c’est ça. Enfin, moi, un peu plus gros que vous, hélas pour moi. Mais bon… Mais vous êtes pas une force de la nature (3), quoi.
– Non, non, non. Non, non. Je… je… j’irais pas sur un terrain de rugby. Donc…
– En revanche, mental[ement]…
– Je me suis mis au vélo. Je me suis mis au vélo et j’en ai même adapté un sur… sur le bateau et ça me permet de hisser les voiles.
– Ah oui, oui. C’est comme ça. J’ai vu ça. Alors, en revanche, vous êtes une force de la nature psychologique. Tous les gens qui vous approchent disent (4) vous avez une capacité d’analyse incroyable. Et un gars comme Bruno Peyron, notre camarade, dit, en parlant de vous, vous ne pouvez pas vous empêcher de vouloir gagner, même une partie de pétanque (5). C’est drôle (6), moi, je m’en fous (7). Je perds, aux boules, j’en ai rien à faire (8). Lui, il veut gagner partout. C’est ça votre truc (9), quoi.
– Ouais, j’aime bien ça. Ouais. J’ai du mal… j’ai du mal à perdre (10), mais… mais ça m’arrive souvent aussi, malheureusement.
– Racontez-nous votre parcours. Pour les auditeurs qui adorent les navigateurs – on peut comprendre pourquoi – vous, Maths Sup, Maths Spé (11), le violon, le piano. Vous êtes atypique dans ce milieu-là.
– Ouais, déjà (12), je suis pas breton (13), donc je suis un peu atypique. Je viens d’Aix-en-Provence. Mais j’ai dû quand même prendre ma… ma carte d’électeur (14) en Bretagne.
– C’est dur, hein, la carte d’électeur en Bretagne !
– C’est dur !
– Et comment vous avez été admis chez les Bretons ?
– On est bien admis quand on a un bateau et qu’on invite des Bretons à bord. Donc ça s’est bien passé à ce niveau-là.
– Et qu’on picole (15) un peu ?
– Ouais, ça, j’ai eu… j’ai eu du mal, hein. J’ai pas encore l’âge, je crois.
– Vous avez pas encore l’âge. Mais qu’est-ce qui fait que à un moment donné, vous avez pris cette voie-là ? En tout cas, vous étiez pas parti pour faire autre chose dans la vie, vous ? C’était depuis tout petit, vous vouliez être sur un bateau et être navigateur ?
– Ouais, j’ai rêvé… j’ai rêvé de ça avant de… avant d’aller sur l’eau. Je… je lisais des livres. Je… j’avais… Mon livre de chevet à 10 ans, c’était Eric Tabarly qui faisait son tour du monde sur Pen Duyck 6.
– Ouais.
– Et donc ça m’a bien [envie]… ça m’a donné bien envie de… d’essayer ça. Bon, j’ai commencé en faisant de l’Optimist à Marseille, donc c’était quand même assez loin de ce que je fais maintenant.
– Ouais.
– Mais j’étais passionné parce que c’est un sport extraordinaire. Il y a beaucoup de facettes dans ce sport où… où on a à progresser. C’est en même temps un sport mécanique comme l’est la Formule 1. Et dans la conception des bateaux, c’est quand même génial de pouvoir travailler avec des… des ingénieurs et des architectes pour… pour trouver le meilleur bateau. Et ensuite, quand on est sur l’eau, bah, il y a beaucoup de… Il y a beaucoup de… beaucoup d’analyse à faire. C’est un sport intellectuel, c’est un jeu d’échecs avec… avec les adversaires et avec la météo. Et on a toujours l’impression que… qu’on peut progresser, et je pense qu’en une vie, on n’arrivera jamais être suffisamment bon, et on fait toujours des erreurs. Et c’est pour ça que c’est un… c’est un sport fascinant.
– Vous emmenez un instrument de musique sur le bateau ?
– Ah, malheureusement, un piano, ça serait un peu lourd. Et un violon… un violon, je pense qu’il se casserait assez vite parce que ça bouge trop à bord. Donc j’emmène un… un iPhone.
– Est-ce que les filles… Maintenant, il y a des super navigatrices, les Maud Fontenoy, etc…, les Ellen McArthur à l’époque. Est-ce que les filles aujourd’hui, elles sont aussi bonnes – Allez, Julie me regarde comme si je faisais un gros mot (16). Evidemment je connais l’égalité hommes-femmes – mais est-ce que franchement, elles sont compétitrices ?
-Bah il y en a certaines qui sont vraiment très… très compétitrices, ouais, ça… ça c’est sûr, et qui battent les hommes. C’est… C’est d’ailleurs un… un des seuls sports où… où une femme et un homme part[ent] (17) à égalité, parce que ça se joue pas uniquement sur le physique, loin de là. Et ça se joue sur la capacité d’analyse, la lucidité, le feeling que l’on a au réglage avec son bateau. Et… et une femme est largement aussi capable à ce niveau-là que un homme. Voilà.
– Combien vous gagnez si vous remportez la Route du rhum ?
– J’ai même pas regardé les prix mais je crois que c’est 50,000 €, donc…
– Quand on regarde [pas] les prix, ça veut dire qu’on n’a pas besoin généralement. C’est que… c’est qu’on vit bien, quand on regarde pas les prix.
– On n’a pas besoin pour vivre et de toute façon, j’ai déjà beaucoup de chance de pouvoir vivre de cette passion-là. Et… et en plus, en voile, on peut… on peut continuer à faire notre sport jusqu’à plus de 60 ans si on en a envie. Donc c’est génial. J’ai pas besoin de plus d’argent.
– Vous allez peu dormir. Et vous mangez quoi ? Du lyophilisé ?
– Ah là, je me suis fait des petits plaisirs pour cette Route du Rhum quand je suis tout seul. C’est… c’est plus simple. Donc…
– Caviar ?
– Ouais, du…
– Ouais ?
– Non, non ! Pas du caviar mais…
– Du foie gras !
– Du foie gras, ouais. Du foie gras, c’est… c’est pas mal. C’est pas mal dans le froid.
– Vous allez prendre du poids, faites gaffe (18), Franck, hein !
– Non, je crois pas. Je crois que j’ai de la marge (19) là-dessus.
– Vous avez de la marge. Et dormir ? C’est toujours par tranches de 15-20 minutes ?
– Ouais, on est obligés en fait. On est en complète surveillance permanente avec le bateau donc notre sommeil est dicté par les mouvements du bateau, par la météo. Et parfois on a le temps de dormir parce que la météo est stable et parfois, on est obligé de rester bien éveillé, que ça soit jour et nuit, pour régler et pour surveiller le bateau, pour surveiller ce qui arrive… ce qui arrive devant les étraves.
Vous êtes combien sur la ligne de départ, pour terminer ?
On est 85 et on est une dizaine par contre dans notre classe de grands multicoques.

Quelques explications:
1. un petit gabarit: c’est quelqu’un de petite taille, pas gros.
2. si je peux me permettre = si je peux me permettre de dire ça.
3. être une force de la nature: être grand, costaud.
4.ils disent vous… : normalement, il faudrait dire « Ils disent que vous… « . Mais à l’oral, ce n’est pas très gênant.
5. la pétanque: un jeu de boules populaire en France, notamment dans le sud.
6. c’est drôle: ici = c’est bizarre, c’est étrange.
7. Je m’en fous: ça m’est égal, ce n’est pas important pour moi. (très, très familier)
8. J’en ai rien à faire: ça n’a aucune importance pour moi. (très familier)
9. c’est votre truc: c’est quelque chose que vous aimez faire. (familier)
10. J’ai du mal à… : c’est difficile pour moi de…
11. Maths Sup et Maths Spé: c’est le nom des deux années de classe prépa qu’on fait pour essayer d’entrer dans une école d’ingénieur.
12. déjà: premièrement
13. breton: c’est quelqu’un qui est originaire de Bretagne. Les Bretons sont des marins, des navigateurs.
14. prendre sa carte d’électeur quelque part: on vote près de son domicile. Donc il veut dire par là qu’il s’est installé en Bretagne.
15. picoler: boire (trop, en général) (argot)
16. faire un gros mot: normalement, c’est plutôt « dire un gros mot ». Un gros mot, c’est une insulte, c’est un mot très impoli, incorrect.
17. part à égalité: il devrait dire « partent », au pluriel.
18. faire gaffe: faire attention ( familier)
19. avoir de la marge: en être très loin. Ce n’est pas vraiment un risque, car il n’est vraiment pas gros.
20. les étraves: l’avant du bateau. (il y en a plusieurs sur les multicoques)

Un peu fêlés ?

Ils aiment la vitesse. Ils aiment le ski. Voici deux des descendeurs français qui participent en ce moment aux Championnats du Monde de ski alpin.

Petite interview où il est question de sensations fortes, de peur, de plaisir, et aussi de ce qu’éprouve l’entourage de ces jeunes hommes qui prennent tous les risques.
Pas de tout repos sûrement d’être leur mère ou leur père !
Le tennis, c’est plus tranquille…


Transcription:
– Ouais, ça fait un peu peur. Moi, en plus, je suis quelqu’un qui s’est beaucoup blessé dans ma carrière. J’ai… J’ai chuté (1) cette année encore à Val Gardena (2), j’ai pris une… une grosse gamelle (3) à Val Gardena. Ça m’a un peu marqué. J’ai mis du temps à revenir. Je me suis battu pour revenir tout le mois de janvier et ça recommençait à revenir, là. Et me retrouver là-dessus (4), c’est qûr que ça me fait pas plaisir. Quand il va falloir mettre les chevaux (5), il va falloir engager (6). Il va y avoir plus de cartons (7) que ce qu’on croit à mon avis. Moi, je peux plus… je peux plus me permettre d’aller encore faire un séjour à l’hôpital, avec tout ce que j’ai eu déjà. C’est sûr que au niveau sécu (8), c’est pas… c’est pas optimum. On n’est pas au top, là, au niveau sécu.
– Votre mère, vos proches, ils sont au courant (9) que vous faites un sport pas comme les autres?
– Ah bah, vous me parlez de ma mère ! Ma mère, elle a jamais regardé une course à la télé, pour tout vous dire (10) ! Elle se refuse à (11) regarder parce qu’elle a la… la trouille (12). Je pense qu’elle sera… elle sera ravie quand j’arrêterai ma carrière. Elle est jamais venue me voir sur une course non plus. Et mon père, ça devient de plus en plus difficile, vu… vu les pistes qu’ils nous proposent. Après, voilà, ils savent que c’est mon choix et que ils font avec (13), de toute façon. Ils ont un fils qui aime la vitesse et qui… qui aime un peu prendre des risques de temps en temps, mais pas fêlé (14) quand même ! Je me considère pas comme fêlé!

Les descendeurs ne sont donc pas complètement fous mais suffisamment quand même pour se jeter dans la pente à plus de 130 km/h pour un plaisir assez mince, à en croire Adrien Théaux, l’un des outsiders de la descente d’aujourd’hui:
– Oh bah, la descente, c’est une combinaison qui fait à peu près deux millimètres d’épaisseur, un casque, un masque et une paire de skis qui fait 2,15 mètres. On n’a que ça. On n’a pas d’habitacle, rien autour et après, bah ici, c’est deux minutes que dans l’ombre. Donc c’est le noir complet. Deux minutes où on se fait secouer pas mal (15), et là, des skis de 2,15 m, quand ils commencent à taper, ça a beaucoup d’inertie. Donc il faut pas se faire tirer les pieds dans tous les sens.
– Adrien, à vous écouter nous parler de cette descente, on a le sentiment que il y a plus aucune notion de plaisir.
– Si, si ! On prend un peu de plaisir à la première porte. Et on prend du plaisir quand on est arrêté aussi. Dans l’arrivée, on se dit: »Ah, c’est bon (16), je suis en bas, je suis arrêté. » Non, non, il y a un petit peu de plaisir.

Vu d’en bas, il faut quand même une bonne dose d’imagination pour penser à prendre son pied (17) sur la piste du Kandahar !

Quelques détails:
1. chuter : faire une chute, tomber. (Tomber se conjugue avec l’auxiliaire « être », contrairement à chuter:  Je suis tombé.)
2. Val Gardena: c’est une vallée alpine en Italie, avec des stations de ski.
3. une gamelle : une chute (argot). On dit qu’on prend une gamelle.
4. là-dessus : il veut dire « sur cette piste », très difficile.
5. mettre les chevaux: c’est une image pour parler de la vitesse qu’il va devoir avoir.
6. engager: ici, ça veut dire qu’il va falloir prendre tous les risques.
7. un carton : ici, c’est une chute. (familier)
8. la sécu : abréviation de « sécurité ». Mais ce n’est pas si courant que ça de l’utiliser dans ce sens-là. D’habitude, si on parle de la Sécu, tout le monde comprend « la Sécurité Sociale », notre système d’assurance maladie.
9. être au courant : savoir.
10. pour tout vous dire : pour être honnête.
11. se refuser à faire quelque chose : c’est comme « refuser de faire quelque chose », mais c’est plus fort.
12. la trouille : la peur (argot)
13. faire avec : s’accommoder d’une situation qu’on ne peut pas changer. (familier)
14. être fêlé : être fou (familier)
15. pas mal : c’est presque aussi fort que « beaucoup ».
16. C’est bon : on dit ça quand tout va bien, qu’il n’y a pas de problème.
17. prendre son pied : prendre / éprouver du plaisir. (familier)