Parce que ça change le sens

Arbre motsLe hasard fait bien les choses ! Voici ce qu’une écrivaine disait il y a quelques jours à la radio, à propos de l’orthographe en général et de l’importance de ne pas être fâché avec les -é ou les -er en particulier. Cette fois, vous allez penser que c’est une obsession bien française.

Et en écrivant ce billet, je me suis dit aussi que certains allaient peut-être désormais hésiter à laisser des commentaires ici, par peur de faire ces fautes hors-la-loi ! Mais sachez que si elles me surprennent et me contrarient sous la plume de journalistes ou dans des publications où elles ne devraient pas avoir leur place, elles ne m’agacent jamais chez quelqu’un qui apprend le français. Et je vous admire de trouver votre chemin dans notre labyrinthe de règles de grammaire et d’orthographe !

Transcription 
Vous avez souvent tenu des propos (1), ou écrit dans des journaux, ou parlé à la radio – sur France Culture entre autres – et même écrit des livres sur la langue et sur l’enseignement, aussi. C’est quelque chose qui vous tient à cœur (2).
– Oui. Moi, ce qui m’intéresse le plus en tout cas, c’est la base, c’est-à-dire l’école primaire et les deux premières années du collège. C’est là que tout se joue (3), hein, vraiment. Regardez, l’autre jour, ouverture du journal télévisé – c’est formidable, ça, parce que c’est l’état de notre société : « Des patrons (4) se plaignent que les fautes d’orthographe font perdre de l’argent à leur entreprise ». Oh moi, j’étais contente – vous pouvez pas savoir ! (5) – que les patrons se plaignent, parce que si c’est moi, on va encore me dire que je suis attachée à des valeurs élitistes, alors que franchement, c’est le contraire, hein ! Moi, ce que je veux, c’est que ça soit pour tout le monde, justement. Enfin bon ! (6) Donc on me dira : « oui, oui, vous regrettez l’école d’avant ». Je regrette pas l’école d’avant, je déplore l’école de maintenant et je voudrais que l’école de demain soit mieux.
Alors, qu’est-ce que vous déplorez ?
– Alors, ce que je déplore, c’est qu’on pense que faire des fautes d’orthographe par exemple, c’est rien, que les… l’orthographe, c’est un truc de classe (7), que… Ce qui est faux ! Moi, je connais beaucoup de gens qui ont pas tellement fait d’études (8) et qui font pas de fautes d’orthographe. Au fond, la faute d’orthographe, c’est quoi ? C’est pas seulement parce qu’on n’accorde pas correctement un mot ou qu’on fait une faute de grammaire. Ça veut dire qu’on ne maîtrise pas forcément très bien les liens entre les mots, les rapports entre les mots, la logique de l’expression, donc la logique de la pensée. Et si vous écrivez comme la petite vignette (9) quand j’étais petite qui était… il y avait un écriteau (10) pendu à la cage : « Le dompteur a été manger ». Eh ben, si vous écrivez a été mangé -é accent aigu au lieu de a été manger -er, vous avez deux sens tout à fait différents (11). C’est arbitraire, l’accent aigu et le -er. Bah oui ! Bah oui, sens interdit, un trait blanc, c’est arbitraire aussi. Et bah, il faut l’apprendre, et puis c’est tout, et ça change le sens. C’est ça que je veux.

Quelques détails :
1. tenir des propos : dire quelque chose (style soutenu)
2. ça vous tient à cœur : c’est très important pour vous. On l’emploie à toutes les personnes: ça me tient à cœur. / C’est quelque chose qui lui tient à cœur, etc.
3. C’est là que tout se joue : c’est la période où tout se met en place. Ensuite, c’est trop tard.
4. Un patron : un chef d’entreprise (plutôt familier)
5. vous ne pouvez pas savoir ! : on utilise cette expression pour donner plus de force à ce qu’on dit. Par exemple : Je suis fatiguée, tu ne peux pas avoir ! / Tu ne peux pas savoir comme il m’agace ! (familier)
6. Enfin bon ! : c’est ce qu’on dit pour conclure en montrant qu’on se résigne à quelque chose, qu’on accepte quelque chose mais qu’on n’est pas totalement d’accord. Par exemple : Il dit qu’il fait tout pour réussir. Enfin bon…
7. c’est un truc de classe : il s’agit du mot classe au sens de classe sociale. (c’est-à-dire que la maîtrise de l’orthographe serait liée à l’appartenance à une classe sociale élevée).
8. Il n’a pas fait beaucoup d’études = il n’est pas allé longtemps à l’école, donc il n’a pas de diplôme.
9. Une vignette : une petite image.
10. Un écriteau : une pancarte
11. les deux sens différents : Le dompteur a été mangé est une voix passive, donc le lion a mangé le dompteur. Il a été manger signifie qu’Il est allé manger, dans un style oral et familier.

Une petite remarque pour finir, à propos de l’oral:
Vous avez dû entendre que Danielle Sallenave omet de dire « ne » dans ses phrases négatives. Même à la radio, même si le travail des mots est son domaine et même si elle est membre de l’Académie Française et travaille au dictionnaire. Côté oral et vivant de ses explications.

L’émission entière est ici.

Fâché avec les é

Voici ce qu’on pouvait lire il y a quelques jours sur le site d’un journal français tout en ligne*, dont le slogan est « Un vent nouveau sur l’info ». Mais apparemment, ce vent nouveau souffle aussi sur l’orthographe et la grammaire, plutôt malmenées tout au long de cet article sur les téléphones portables.
Un vrai concentré d’erreurs de terminaisons, classiques chez ceux qui sont fâchés avec l’orthographe et gênantes pour la compréhension: il faut s’y reprendre à deux fois, car un -é ou un -er à la fin d’un mot ne signifient pas la même chose. Quand l’écriture devient vaguement phonétique et aléatoire, la communication et la lecture se font un peu plus difficiles !

atlantico
En particulier ne prend pas de « s ». Il ne s’agit pas du nom un particulier, qui au pluriel devient effectivement des particuliers.
– Le verbe perturber s’accorde avec le sujet, même s’il n’est pas juste à côté de lui : Nos multiples écrans… perturberaient…

à l'inverse de ce que l'on penser
à l’inverse de ce que l’on pensait: comment peut-on écrire ici penser qui n’est pas une forme conjuguée ? L’auteur de ces lignes est peut-être du sud de la France : apparemment, il prononce de la même façon penser et pensait et écrit phonétiquement en quelque sorte. Ailleurs, on fait la différence entre les deux sons, si on a conscience de la grammaire évidemment !

deux fois plus de faciliter.
– Cette fois-ci, il y a confusion entre le verbe faciliter et le nom employé ici: deux fois plus de facilité.

il à démontrer.
Oh là, là ! Cela devient incompréhensible, on se dit qu’il manque des mots et on se demande ce qui est à démontrer. Mais non, il voulait bien dire: Un chercheur américain a démontré

discret est pratique.
Avec indulgence, on pense d’abord qu’il s’agit peut-être de ces erreurs que nous faisons tous sur nos écrans: on tape une première version qu’on modifie légèrement, en laissant des bouts de phrase qui ne s’enchaînent pas bien. Voulait-il dire : Le smartphone est discret, il est pratique ? Hélas, je pense qu’il voulait bien écrire: Il est discret et pratique.

rendre névroser.
Névroser est le verbe à l’infinitif. Mais rendre n’est pas suivi d’un infinitif. Il lui faut un adjectif ou un participe passé : Rend-il névrosé ?

Une expression: être fâché avec…
Normalement, on est fâché avec quelqu’un.
Mais on peut aussi être fâché avec l’orthographe, la grammaire, les maths par exemple, ce qui signifie qu’on n’est pas bon dans ces domaines-là.

* Petite remarque de vocabulaire: tout en ligne.
Le site France Terme vient de recommander de ne plus employer l’expression « pure player ». Dans ce cas précis, on peut reconnaître que l’expression française équivalente est plus parlante pour un francophone et comme elle passe bien, elle devrait être facilement adoptée.

tout en ligne

Et pour terminer avec humilité, j’espère ne pas avoir laissé d’erreurs, ne pas avoir oublié ma grammaire, ne pas avoir manqué un seul accord dans ce que je viens de publier !