Comment s’écrivent les polars

Trois auteurs français à succès.
Des polars qui se vendent à des millions d’exemplaires.
Des lecteurs fidèles, impatients de lire chacun de leurs nouveaux romans. (Peut-être êtes-vous un de ces lecteurs.)
Mais des façons de travailler propres à chacun de ces écrivains, qui ont en commun d’avoir commencé, dès l’enfance, par aimer lire et raconter des histoires.
Les voici ici qui en parlent ensemble. Ils nous offrent en quelque sorte l’envers du décor en nous emmenant dans les coulisses de l’écriture. (Cet entretien est sous-titré en français directement, donc j’ai juste ajouté quelques explications.) J’espère que cette vidéo est accessible dans votre pays !

Voici aussi le lien direct, au cas ça bloque !

Des explications :

  1. un canevas : à propos d’un roman, il s’agit d’un plan déjà assez précis de ce qui va être raconté et qui va servir de base. C’est comme la trame, terme employé aussi. Ces termes viennent de l’univers de la couture, de la tapisserie, de la broderie, du tissage E,n gros, c’est ce qui sert de support au travail réalisé avec des aiguilles, d’où cette idée de support d’un travail d’écriture, de création.
  2. bien ficelé : bien conçu, bien construit. On parle d’une histoire, d’une intrigue bien ficelée, d’un scénario bien ficelé. (plutôt familier). On peut dire par exemple : J’ai adoré ce film. L’histoire est vraiment bien ficelée.
  3. Bob Morane : toute une série de romans avec pour héros Bob Morane, mi-aventurier et mi-espion, publiés à partir des années 1950 et adaptés plus tard en bandes dessinées. On dit par exemple : Ado, il a lu tous les Bob Morane.
  4. je m’en suis tapé un paquet : un paquet = beaucoup (familier). Se taper quelque chose : normalement, cela indique qu’on a été obligé de faire quelque chose, qu’on a dû subir quelque chose. Ici, cela signifie qu’il a lu énormément de Bob Morane. (familier)
    Par exemple :
    J’ai dû me taper un dinner très ennuyeux avec mes voisins pour ne pas avoir l’air trop asocial !
    – Il s’est tapé tout le boulot. Les autres l’ont peu aidé.
  5. et pas que : et pas seulement
  6. lire un Picsou : un Picsou Magazine = des magazines de bandes dessinées avec les personnages de Disney (Donald Duck, son oncle Picsou, etc.)
  7. une fois, voire deux fois : … et même deux fois
  8. tenir la route : être bien fait, être cohérent (familier)
  9. un premier jet : la première tentative dans l’écriture d’un texte, d’un roman, d’une dissertation. On emploie aussi cette expression à propos d’un dessin par exemple. Ces premiers essais seront ensuite corrigés et améliorés.
    Ce n’est qu’un premier jet, mais ça te donne une idée de ce que je veux faire.
  10. de la merde : très nul, qui ne vaut rien (plutôt vulgaire, mais très employé!)
  11. un bouquin : un livre (familier)
  12. Comment ça ? : on pose cette question quand on ne comprend pas quelque chose, quand on est vraiment surpris par ce qu’on nous raconte ou explique. (style oral). Par exemple :
     » Il n’est pas encore là. »
     » Comment ça ? Il n’était pas censé arriver ce matin ?
    « 
  13. Et encore. : En disant ça, on indique que ce qu’on vient de dire est probablement en-deçà de la réalité.
    Par exemple : Il devait avoir 15-16 ans. Et encore. (= je n’en suis pas sûr du tout, c’était probablement moins.)
    Ici, Michel Bussi nuance et corrige une affirmation de Bernard Minier. Voici l’extrait :
    BM : En revanche, ce qui est développé, c’est les dialogues, non ? Comme dans un scénario.
    MB : Et encore. Même pas.
    = Il ne développe même pas ses dialogues à ce stade de l’écriture. Il avait parlé avant de simples « éléments de dialogue. »
    Il aurait pu ne pas dire « même pas », la signification aurait été la même.
  14. samedis, dimanches et fêtes : les fêtes sont les jours fériés. C’est l’expression consacrée pour parler des jours de repos auxquels on a droit.
  15. tu as pris un mauvais pli : tu as pris une mauvaise habitude. On ne dit jamais le contraire : un bon pli n’existe pas !
    Mais on emploie l’expression : prendre le pli, qui signifie qu’on s’habitue à quelque chose qui nous est imposé.
    Par exemple : Ici, on se lève très tôt. Il va falloir que tu prennes le pli.
  16. un bosseur : quelqu’un qui bosse = qui travaille (familier)
  17. dans ma baraque : dans ma maison (argot)
  18. être en déplacement : voyager pour son travail, donc ne pas être chez soi ni au bureau.
    Il est en déplacement cette semaine. Il vous contactera à son retour.
    Ce poste implique de nombreux déplacements à l’étranger.
    Avec le Covid, les déplacements sont devenus rares !
  19. siroter un cocktail : boire lentement un cocktail, en prenant bien son temps pour le savourer. On emploie souvent ce verbe à propos d’un vin, d’un alcool, d’un apéritif par exemple. Mais on peut aussi siroter une boisson fraîche, un jus de fruit. Mais en général, on ne sirote pas un verre d’eau !

Un polar = un roman policier (un peu familier mais c’est devenu aussi utilisé que l’expression complète.)
On dit aussi : un policier. (Il lit beaucoup de policiers / de romans policiers / de polars.)

A bientôt. Bonne suite de vacances pour ceux qui en ont.

Perdre ses moyens

Par hasard, j’ai écouté la fin d’une interview, puis le reste : une jeune chanteuse et actrice que vous connaissez si vous avez vu le film La Famille Bélier (dont une de mes étudiantes avait parlé ici).
Une jeune femme toute simple, authentique, qui parle avec naturel de son parcours vers la popularité. Un parcours qui lui a fait croiser un jour mémorable le chemin de Johnny Hallyday. Elle nous offre une sympathique évocation de ce que ça fait d’avoir le trac quand on se croyait à l’abri d’une trop grande émotion ! Et en conclusion, comme chaque fois qu’Augustin Trapenard invite des chanteurs, il y avait une reprise très personnelle d’un grand succès.

L’émission entière est ici.

Voici ce court extrait:
Louane

Transcription
– Ah, je me rappelle très bien ! J’ai passé toute la journée à en avoir rien à faire (1), à part mais c’est tranquille, c’est génial, je m’en fiche (2), ça va être… easy (3). Je me suis retrouvée devant lui et j’ai perdu tous mes moyens (4), à ne pas pouvoir…
– Sur scène ?
– Ouais.
– Ou avant ?
– Sur scène. J’ai été si nulle (5), j’ai tellement perdu mes moyens !
– Parce que vous paniquiez devant lui ? Vous l’aviez chantée petite (6) ?
– Et en fait, c’était un mélange de tout. J’étais tellement persuadée que ça me ferait rien (7) ! Et en fait, il est tellement immense que, bah, d’un coup, il y a tout qui se mélange. Il y a les souvenirs de l’enfance, la relation avec mon père, parce qu’il était complètement fan de Johnny. Tout se mélange à ce moment-là et je suis restée sans voix, à paniquer, à trembler, à… Et il a été adorable.
– On parlait de fausses notes (8) tout à l’heure. Ça vous est déjà arrivé de vous planter (9) complètement en live (10) ?
– Bien sûr ! Bien sûr ! Bien sûr. Typiquement (11), le lendemain des Césars (12), je suis en Suisse pour une promo (13), une télé, où je chante Avenir, qui est quand même une chanson que j’ai écrite moi (14) ! J’arrive sur scène et aucunes paroles ! Je sors, je fonds en larmes (15). Je fonds en larmes et…
– Vous êtes revenue, vous l’avez rechantée, Louane !
– Ouais ! J’ai quand même eu les gens autour de moi qui me soufflaient les paroles (16)!
– Ah bon !
– Et pourtant, j’ai écrit les textes moi (17) ! Ça, ou alors, ouais, être… Ou alors, ça nous est arrivé sur la tournée (18), l’année dernière, je commence une chanson, je la chante en entier, un demi-ton en-dessous ! Sans m’en rendre compte (19) !
– Qu’est-ce que je peux faire, là ? Je peux vous souffler les paroles ? Je vais pas vous donner le ton !
Vous êtes dans quel état ? Vous êtes bien ?
– Ouais. Très bien.
– Ah, ça me fait plaisir que vous soyez bien. Allumer le feu, Johnny Hallyday.
– Merci.
– On vous écoute ? On vous écoute. (20)

Des explications
1. en avoir rien à faire : penser que ce n’est vraiment pas important. J’en ai rien à faire = ça m’est complètement égal. (familier) On peut dire : Il en a rien à faire de ce que je pense ! (Normalement, il faut une négation complète: Je n’en ai rien à faire. Mais comme c’est familier, c’est logique de ne pas dire « ne »)
2. Je m’en fiche : ça m’est égal, ça ne me touche pas.
3. Easy : elle aurait pu dire « facile » quand même !
4. Perdre tous ses moyens : ne plus être capable de faire ce qu’on sait faire d’habitude, être paralysé (par la peur, le trac)
5. être nul : être très mauvais
6. petite = quand vous étiez petite, enfant
7. ça ne me fait rien = ça ne me touche pas, ça ne me déstabilise pas
8. faire une fausse note : ne pas chanter juste ou ne pas jouer la bonne note sur un instrument de musique
9. se planter : se tromper (très familier)
10. en live = en direct, pendant un concert
11. Typiquement : elle l’emploie comme « typically » en anglais, alors que ce n’est pas ce sens-là en français. Elle veut dire qu’elle va donner un exemple qui illustre parfaitement la situation dont il est question. Elle pourrai dire : Par exemple. Ou Un très bon exemple, c’est quand…
12. Les Césars : c’est l’équivalent de la cérémonie de remise des Oscars aux Etats-Unis, qui récompense le monde du cinéma. Elle a eu le Césars du meilleur espoir féminin en 2015, pour son rôle dans La Famille Bélier.
13. Une promo = pour faire la promotion (d’un film, d’un disque, d’un livre, etc. quand ils sortent)
14. que j’ai écrite, moi = que j’ai écrite moi-même = c’est moi qui l’ai écrite. (familier)
15. fondre en larmes : se mettre à vraiment pleurer
16. souffler (les paroles, quelque chose, un mot, etc.) : dire les paroles tout bas pour aider quelqu’un qui a un trou de mémoire, ou qui ne connaît pas la bonne réponse à une question
17. j’ai écrit les paroles, moi = c’est moi qui ai écrit les paroles (familier)
18. sur la tournée : pendant la tournée, c’est-à-dire pendant la période où un chanteur donne des concerts dans différentes villes selon un calendrier. On dit qu’il est en tournée (dans toute la France, en Europe).
19. Sans s’en rendre compte = sans avoir conscience de quelque chose.
20. On vous écoute : bel exemple où seule l’intonation indique si c’est une question ou une affirmation. La voix monte la première fois : c’est une question. Elle descend la deuxième fois : c’est une affirmation.

Et bien sûr, maintenant, vous pouvez aller juste écouter comment elle interprète cette chanson que tous les Français connaissent.
Et après, si vous ne la connaissez pas, la version originale est ici. Rien à voir avec la reprise !

Je continue parce que j’ai pas trouvé

« Je continue parce que j’ai pas trouvé, parce que je sais pas ce que c’est que la danse, donc je sais pas où je vais. Parce que je sais pas ce qu’il faut trouver. Alors je fais chaque fois un ballet encore pour me dire que ce coup-ci, je vais savoir. » (Maurice Béjart)

Vite, vite, allez prendre une petite dose de danse avec le Béjart Ballet de Lausanne. Ils continuent à nous offrir en mai, chaque weekend, leurs ballets. Ce weekend, il y en a deux, jusqu’à ce soir. Swan Song est plein de légèreté, ponctué par les mots de Maurice Béjart. C’est ici. Dans l’autre ballet, Eclats, j’ai beaucoup aimé un passage qui commence à 11’13 : comme un pas de deux, à deux couples, dont les corps s’épousent. Harmonie des gestes. Comme est beau ce moment où le danseur en noir relève sa partenaire puis joue pour ainsi dire avec sa robe ! Moment fugitif. (vers 13’30)
C’est la sortie du dimanche !

Mais mon chouchou, c’est toujours quand même Angelin Preljocaj ! Lui aussi passe son temps à explorer, parce que « ce coup-ci » n’est jamais définitif pour lui non plus. Pendant le confinement, il nous donne accès aux coulisses de plusieurs de ses ballets. Répétitions, recherche, essais, partages, la troupe qui travaille. C’est ici, et là, vous avez un peu plus de temps.

Comme ce sera bien de retourner voir des danseurs et des danseuses sur scène qui se touchent, se frôlent, se portent, s’éloignent, s’approchent ! Qui dansent. Vivement qu’ils piétinent cette idée de distanciation sociale ! Et sans masques, j’espère.

La beauté, depuis toujours

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Michel Ocelot dessine. Comme tous les enfants d’abord à qui on donne de la couleur et du papier, et aujourd’hui, à sa manière singulière, dans ses films d’animation qui touchent autant les enfants que les adultes.
Son dernier film, Dilili à Paris, a été récompensé par un César cette année.
Voici un petit extrait qui conclut une belle interview par de belles idées.

La beauté depuis toujours

Transcription

– Quand est-ce que vous avez commencé à dessiner, vous ? Vous vous souvenez ? Vous dites « j’ai toujours dessiné » mais…
– Oh, bah, je sais pas. Il faudrait demander aux parents qui ont des tout petits enfants à quel âge on saisit un crayon et on gribouille (1) sur le mur. Et à partir de ce moment-là, j’ai pas arrêté. Bon allez, on va dire je travaille à mon métier depuis l’âge de un an et demi.
– Mais quel art est-ce que c’est pour vous, Michel Ocelot, le dessin ?
– C’est un des arts, c’est… c’est… Pour moi, c’est celui que je pratique le mieux, mais c’est un des arts et… Mais c’est aussi la… l’humanité, une trace de l’humanité, très importante. Elle a existé dès les temps préhistoriques. Mais il y a eu des chefs-d’oeuvre (2) tout de suite. Et…
– Je vous pose la question parce que j’ai l’impression que votre film, c’est un hommage à cela, justement, aux beaux-arts, à la musique, à la littérature, au théâtre, à l’architecture, au Beau, en réalité.
– Oui, mais c’est aussi un hommage aux techniques, à Santos-Dumont qui a fait toutes sortes de machines extraordinaires et aux techniciens, aux médecins. Non, c’est à tout le monde. Mais évidemment, j’ai une petite fixation (3) sur la beauté. Est-ce grave, docteur ? (4)
– Diriez-vous que le beau et le bien sont indissociablement liés, Michel ?
– Pour moi, ça se ressemble. Et quand j’essaye de faire un film beau (5), c’est… Il faut qu’il soit beau physiquement et moralement.
– C’est-à-dire qu’il peut dénoncer par exemple l’obscurantisme et la barbarie ?
– Oui, oui, nous le dénonçons.
– Par ce film. Précisément.
– Oui, c’est le sujet. C’est le sujet du film, de dénoncer des choses qu’on ne doit pas faire, qu’on fait dans le monde entier. Quand on… Il faut se renseigner, les chiffres sont effrayants. Et il y a de… Et si vous vous renseignez sur la maltraitance des femmes, vous perdez le sommeil (6). Et c’est révoltant et il ne faut pas faire comme si on ne savait pas. Et j’essaie aussi de… donc d’en parler. Et je voudrais aussi qu’on en parle après le film.
– Merci, Michel Ocelot, d’être venu faire un tour dans cette émission. Je rappelle que Dilili à Paris sort demain, que c’est un émerveillement de tous les instants (7). Allez-y en famille.

Des explications
1. gribouiller : faire des traits, des lettres, ou des dessins maladroitement. Par exemple : Il a gribouillé son nom sur un bout de papier. Quand c’est mal dessiné ou mal écrit, on dit que ce sont des gribouillis ou des gribouillages. Par exemple : Qu’est-ce que c’est que ce gribouillis ? Applique-toi quand tu écris !
2. Un chef-d’oeuvre : une œuvre magnifique, qui touche à la perfection. Deux problèmes avec ce mot composé : la prononciation – on ne prononce pas le F – et le pluriel – c’est chef qui prend le S du pluriel. On peut employer ce mot aussi de façon plus ordinaire, par exemple quand on est content de quelque chose qu’on a fabriqué. En le montrant à quelqu’un, on dit, avec un peu d’auto-dérision et de fierté en même temps : Et voilà le chef-d’oeuvre !
3. Avoir (ou faire) une fixation sur quelque chose : être obsédé par quelque chose
4. Est-ce grave, docteur ? : en fait, on se sert de cette phrase hors du contexte habituel de la médecine et pas en s’adressant à un médecin, plutôt avec humour, pour se faire en quelque sorte pardonner quelque chose ou parce qu’on a une manie. Par exemple : Je ne range pas mes affaires. C’est grave, docteur ?
5. Un film beau : normalement, beau ne se met pas après le nom. On dit un beau film. Ici, cela permet à M.O. d’insister sur ce qu’il veut faire avec ses films. Cela met en évidence son objectif de beauté.
6. Vous perdez le sommeil : cette expression signifie que vous êtes tellement bouleversé, horrifié, perturbé par quelque chose que cela vous empêche de dormir. (au sens propre ou au sens figuré). Normalement, on dit : J’en perds le sommeil. (avec en).
7. De tous les instants : constant, continuel, permanent. On l’associe souvent à certains noms :
C’est une responsabilité de tous les instants.
C’est un souci de tous les instants.
Il faut une vigilance de tous les instants / une surveillance / une attention de tous les instants.

L’interview entière est ici.

Pour en savoir plus sur le film Dilili à Paris, cliquez ici.
La bande annonce est bien sous-titrée en français.
Et il y a un dossier pédagogique pour les enseignants.

A bientôt !

En toute sincérité

Dans cette conversation écoutée la semaine dernière, il est question de la mer, d’une correspondance singulière entre deux amis aux métiers si différents, d’attente et de don, du métier d’acteur, de l’enfance d’où l’on vient, dans une langue tour à tour maîtrisée et hachée par les hésitations, tour à tour recherchée et familière.

Cet acteur-écrivain raconte aussi le trac en ces mots dans son spectacle, Je parle à un homme qui ne tient pas en place** :
J’ai la trouille, tu sais, avant de jouer tous les jours, et ça commence dès le matin. Je fais une sieste dans ma loge pour me calmer, et j’aimerais me réveiller en scène direct, sans passer par cette minute qui précède la mise à feu, la minute des insectes, ceux de la tombée du soir que je tente de chasser par de grands mouvements respiratoires, les insectes de la peur qui me ramollissent les guiboles*, quand la lumière inonde déjà le plateau, qui n’attend plus que moi. C’est à cette seconde-là que je vais chercher le courage pour le sortir de ses gonds. C’est à cette seconde que j’arrache les montagnes de leur socle pour simplement faire le métier que j’ai choisi. Je déteste cette seconde. Je voudrais que tout ait commencé depuis toujours.

Jacques Gamblin

Transcription

– Est-ce qu’on cesse un jour d’avoir peur de l’échec, en vrai ?
– Malheureusement… enfin j’aimerais… j’en rêve, en fait. J’aimerais. J’aimerais être apaisé. Je le dis dans le spectacle : je veux vieillir avec le sourire, c’est mon projet, mon pote (1), mon projet non-violent. Cet apaisement, oui, il aurait cette conséquence, bien sûr. La peur de l’échec, c’est ce qui fait qu’un être humain est un être humain sans doute. Sans doute qu’il y a quelques… quelques grands sages qui y échappent.
– Il y a des échecs qui pour vous ont été des victoires ? Votre plus belle victoire à l’envers, tiens, ça aurait été quoi ?
– Mais toutes les… Tous les échecs sont des victoires à l’envers, avec un peu de temps. Toutes… Les ruptures amoureuses, les ruptures d’amitié, et dieu sait (2) s’il y en a eu et si elles ont été douloureuses ! Tout, les échecs, quels qu’ils soient, il y a toujours un moment… Parce que c’est toujours cette question : Qu’est-ce qu’on fait de ce qui nous arrive ? Sinon, on est cuit (3) ! Sinon, c’est la faute à l’autre. Sinon, c’est… Sinon, on est victime du pas de chance. Et ça m’emmerde (4), ce mot malchance qui doit absolument et urgemment tomber du dictionnaire. Parce que, oui, on n’est pas… On maîtrise pas tout ce qui nous arrive, c’est pas… tout n’est pas de notre faute. Mais qu’est-ce qu’on en fait ?
Dans votre métier, et vous le dites, d’ailleurs, dans le spectacle, pourquoi est-ce que vous avez choisi un métier dans lequel on s’expose constamment au risque de l’échec ?
Alors pourquoi ? Parce que… La passion est venue en faisant et puis voilà, je me suis trouvé à cet endroit-là, sans l’avoir vraiment prévu, inventé, désiré gamin (5). C’est les rencontres, c’est la disponibilité pour une rencontre. Et puis la découverte de ce métier très tôt, à dix-huit ans et demi, et être immédiatement dans le milieu professionnel, et puis être là, et puis me dire : mais je peux exprimer des choses, je peux être… Je peux recycler mon fleur de peau (6).
– Ouais ! Ouais !
– Je peux… j’ai la possibilité de raconter mon poil qui se dresse (7). C’est une chance incroyable !
– Vous dites : On choisit de se faire mal pour se justifier d’être là. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Bah ça veut dire que la culpabilité qui nous habite, l’illégitimité… Moi, j’ai mis énormément de temps à me voir comme un écrivain, aussi, parce que… parce que, je sais pas, parce que je me sens… j’ai un gros complexe d’inculture, parce que j’ai pas de mémoire, donc je retiens pas ce que je vois, parce que je n’aime pas les livres, au fond, enfin je veux dire, je les aime – une maison sans livres, pour moi, est une maison inhabitée, sans âme – mais néanmoins (8), je les… j’ai du mal avec le livre, j’ai du mal avec tout ce qui… avec les modes d’emploi ! Non mais enfin voilà, j’ai… j’ai pas… je me sens… Ouais, tout ce qu’on n’apprend pas quand on est très jeune, c’est cuit (9). Enfin, c’est difficile comme le temps perdu, ça ne se rattrape pas. Donc moi, j’étais plus dehors quand j’étais gamin, plutôt que dans les bouquins (10) et l’école m’emmerdait (11), etc., etc. Et du coup, j’ai…j’ai… Il y a des tas de choses que j’ai ratées, quoi, et toute cette culture dont on croit que les acteurs et le gens qui en fabriquent, de la culture, en sont pétris (12), bah moi je… Bah, moi non ! Alors donc je me suis construit une autre culture, avec laquelle je me débrouille très bien, mais j’ai toujours un peu honte, comme ça, de… quand on me parle de références, qu’on me parle avec des tas de références et tout ça, je sais jamais quoi en faire, et donc… Je ne sais plus quelle était votre question !
– Vous y avez bien répondu en tout cas. Moi non plus ! On va continuer à se sentir vivant ensemble, parce que c’est le cas ce matin.

Des explications
1. mon pote : mon ami (familier)
2. dieu sait si… : on emploie cette expression pour insister sur quelque chose. Ici, cela signifie que ces ruptures ont été très douloureuses.
Par exemple : Dieu sait si j’ai essayé de trouver une solution ! = J’ai vraiment tout tenté. / Dieu sait si nous avions tout préparé! Et pourtant, ça n’a pas marché.
3. On est cuit : on est fichu, c’est l’échec complet. (familier)
4. ça m’emmerde : ça me contrarie, je ne supporte pas ça. (très familier)
5. sans l’avoir désiré gamin : quand j’étais gamin, enfant. Gamin est familier. On n’est donc pas obligé d’employer « quand j’étais gamin / quand il était gamin ». On dit juste : Enfant / Gamin, il était très timide. / Gamins, on jouait beaucoup dehors.
6. Recycler mon fleur de peau : normalement, on emploie l’expression « à fleur de peau » pour décrire des gens qui ont une grande sensibilité et qui ne peuvent cacher leurs émotions.
Ici, avec cette façon personnelle d’utiliser cette expression, il veut dire qu’être acteur lui permet de faire quelque chose de sa sensibilité, de ses émotions. C’est joliment dit, je trouve.
7. Mon poil qui se dresse : c’est aussi une façon très personnelle de parler de sa sensibilité !
8. Néanmoins : malgré tout (style soutenu)
9. c’est cuit: c’est raté, c’est fini, c’est fichu. (familier). Aujourd’hui, on entend aussi plus souvent: C’est mort.
Par exemple : On devait aller au bord de la mer. Mais c’est cuit à cause du mauvais temps.
10. Les bouquins : les livres (familier)
11. l’école m’emmerdait : l’école m’ennuyait. (très familier)
12. être pétri de culture : être très cultivé, parce qu’on a baigné dans un univers qui permettait d’avoir accès aux livres, à l’art. (langue soutenue)

* les guiboles : les jambes (argot)
** ne pas tenir en place : cette expression s’applique aux gens qui aiment partir, voyager, être en mouvement tout le temps. Et aussi quand on est impatient de faire quelque chose, ou qu’on s’agite.
Par exemple :
Comment pourrait-il travailler dans un bureau ? Il ne tient pas en place!
– Depuis qu’il sait qu’il va partir en stage aux Etats-Unis, il ne tient plus en place !

L’émission entière est à écouter ici.

J’ai bien envie de lire son livre quand il sortira.

Bonne journée !

Les mots et les paysages

J’ai lu récemment Nos Vies, de Marie-Hélène Lafon, parce que je l’avais écoutée à la radio et avais trouvé, juste après, son dernier livre exposé sur une table à la bibliothèque. Et j’ai plongé dans ses mots, ses sensations, sa façon si singulière d’écrire. Ce faisant, je n’ai pas commencé à découvrir cette écrivaine par ses livres les plus typiques, ceux où la nature, la campagne où elle a grandi sont le décor de ses histoires. J’ai beaucoup aimé ce livre et vais lire les autres, pour y retrouver ce qu’elle évoquait dans cette interview, écoutée par hasard, encore une fois. Il y était question de son enfance, de lecture, d’écriture, dans une langue où chaque mot est choisi. Je partage avec vous aujourd’hui la beauté de ses évocations, dans cette diction qui lui est si personnelle.

La lecture Les paysages – MH Lafon

Transcription
Comment les mots se sont-ils inscrits dans votre cœur et dans votre corps ? Et à partir de quand, Marie-Hélène Lafon ?
– Avec l’école. Avec l’entrée au CP (1). L’avènement (2) des mots, c’est l’apprentissage d’abord de la lecture. C’est d’abord la syllabe : c’est BA, BE, BI, BO, BU (3). Rémi et Colette (4), le livre de lecture. Donc la syllabe, le mot, la phrase, la passion immédiatement contractée (5) de la grammaire, de la composition de la phrase, de son agencement, de sa mécanique, de son lego. Et l’étape suivante, ce sont les histoires, que la maîtresse nous lisait à l’école l’après-midi. Donc tout ça, c’est le CP. Une sorte d’éblouissement, le CP. Et le sentiment d’être à ma place, à cet endroit-là. A ma place à l’école aussi d’ailleurs, et je n’en suis jamais sortie, puisque, vous l’avez dit tout à l’heure (6), je suis professeur. Et d’avoir accès à un chatoiement (7) du monde dont je n’avais probablement pas conscience, en tout cas pas de cette manière-là jusqu’à présent. Je ne suis pas allée à l’école maternelle (8), il n’y en avait pas. Donc comme le CP, on a six ou sept ans, voilà, donc ça commence comme ça. Et ça n’a pas cessé depuis, cet émerveillement du verbe. Et j’ai beaucoup de chance, parce que la grâce du verbe (9) m’est tombée dessus au CP, et auparavant, la grâce du paysage m’était tombée dessus et m’avait emportée. C’est beaucoup plus qu’il n’en faut pour vivre.
Encore faut-il (10) savoir le regarder, le paysage !
– Je… Je… Pardonnez-moi de le dire parce que ça va paraître un peu outrecuidant (11) mais je crois que j’ai toujours déjà su, ça aussi. Vous voyez, j’ai des souvenirs extrêmement anciens de… d’une joie intense à voir autour de moi la rivière, la ligne de l’horizon, l’érable (12) de la cour, et la balançoire, voilà, la balançoire sous l’érable. Le vert, le bleu. Voilà. Ce sont des sensations très anciennes et profondément jubilatoires (13), qui m’ont été données très tôt et qui me restent, enfin qui me portent et me nourrissent encore aujourd’hui.
La géographie est une écriture de la terre, écrivez-vous. (14)
– C’est de l’étymologie. C’est tellement, dans mon cas, tellement vrai, tellement constant, puisque, écrivant, pendant des années et des années, j’ai d’abord… Je me suis enfoncée justement dans cette terre première, dans ce pays premier, qui en ce qui me concerne est cet infime (15) territoire du nord-Cantal, mais chacun porte en soi le sien. Il se trouve que, voilà, pour moi, j’ai commencé d’être à cet endroit-là et je me suis enfoncée dans cette… dans ces lieux, dans cette géographie infime. La rivière, à laquelle vous faisiez allusion tout à l’heure, elle doit… Elle fait 35 kilomètres. C’est rien et en même temps, pour moi, le monde a commencé là.

Des explications
1. le CP : c’est le cours préparatoire, la première classe de l’école primaire, où on apprend à lire. Les Français utilisent maintenant tout le temps l’abréviation plutôt que l’expression complète.
2. L’avènement : l’arrivée, la venue. Ce terme est employé par exemple à propos des rois : l’avènement du roi, ou d’un régime politique : l’avènement de la république. Ici, cela donne un caractère solennel à ce qu’elle dit des mots, du langage.
3. BA, BE, BI, BO, BU : c’est ce qu’on appelle la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, dans laquelle on associe une consonne avec une voyelle : B+A = BA, T+A = TA, BE+E = BE, T+E = TE, etc., puis on combine tous ces sons pour déchiffrer les mots.
4. Rémi et Colette : c’était le nom du livre dans lequel beaucoup de petits Français ont appris à lire.
5. contractée : prise, attrapée. Par exemple : On contracte une maladie.
6. Tout à l’heure : ici, cette expression renvoie à un moment du passé tout proche. Mais dans d’autres contextes, elle peut concerner un moment dans le futur proche.
7. Le chatoiement : c’est le fait de chatoyer, c’est-à-dire de renvoyer de beaux reflets. Ce terme est littéraire et exprime l’idée de la variété magnifique du monde.
8. L’école maternelle : on dit aussi la maternelle, c’est-à-dire l’école où vont les enfants français à partir de 3 ans, qui n’est pas obligatoire, mais où presque tous les petits Français vont.
9. Le verbe : ici, ce mot est employé dans son sens de langage.
10. Encore faut-il… : c’est comme dire : Oui, mais il est nécessaire que… Cette expression est d’un style soutenu et elle est suivie de l’infinitif comme ici ou du subjonctif. Par exemple : Je veux bien l’emmener voir ce film. Encore faut-il qu’il comprenne. /
11. outrecuidant : prétentieux, qui se croit supérieur aux autres. (style littéraire)
12. un érable : c’est un arbre
13. jubilatoire : qui procure beaucoup de joie
14. écrivez-vous : on inverse le sujet et le verbe mais ce n’est pas une question. C’est comme : Vous écrivez que…, mais le fait de le placer à la fin entraîne cette inversion.
15. infime : minuscule, très petit, et donc aussi sans importance

L’émission entière est à écouter ici.

Voici la méthode de lecture dans laquelle j’ai appris à lire !
Ce n’était pas Rémi et Colette. C’était bien plus dépaysant. Livre précieux pour moi. Je vous en reparle un de ces jours.
Cette page illustre bien ce dont parle Marie-Hélène Lafon.

Bon début de semaine à vous !