L’espèce humaine

En 2013, certains continuent à vous traiter de singe si vous avez la peau noire. Cela s’appelle du racisme. C’est ce à quoi a dû récemment faire face Christiane Taubira, notre Garde des Sceaux (c’est-à-dire notre ministre de la Justice), née dans le département français de Guyane.

Le racisme comme réponse aux problèmes économiques et sociaux. Résurgence d’idées malsaines, qui font froid dans le dos parce qu’elles sont la négation de l’appartenance de tous à la même famille humaine, dans laquelle nous naissons, par hasard et sans mérite, blancs, noirs, grands, petits, hommes et femmes.
Voici la réponse sans compromis de C. Taubira:C Taubira

Pour regarder cette interview en entier:

En voici un extrait que j’ai transcrit, parce que tout y est dit avec dignité, détermination et fermeté:Transcription :
Bah, il faut reconnaître qu’effectivement, ce sont des propos (1) d’une extrême violence parce que ces propos prétendent m’expulser de la famille humaine. Ce sont des propos qui dénient… qui me dénient mon appartenance à l’espèce humaine. Donc ils sont violents. Et puis en plus, ils ne sont pas proférés (2) n’importe où : c’est ici, dans ce pays de France, c’est-à-dire cette nation qui s’est construite sur une communauté de destins, sur du droit, sur des lois qui s’appliquent à tous, sur une égalité entre ses citoyens. C’est dans ce pays-là que des personnes s’autorisent à proférer de tels propos. Moi, j’encaisse le choc (3). Simplement, évidemment, c’est violent pour mes enfants, c’est violent pour mes proches (4), c’est violent pour tous ceux qui me ressemblent. Ça l’est pour tous ceux qui ont une différence, mais ça l’est aussi pour ceux qui ressemblent à ceux qui les profèrent, parce qu’on peut se ressembler physiquement mais ne pas avoir la même éthique, ne pas avoir le même idéal. Donc je sais qu’il y a des personnes qui souffrent beaucoup, beaucoup de ces agressions.
C’est à nous de rappeler à tous les Français que le racisme n’est pas une opinion mais un délit puni par la loi de la République.
Comme l’a dit cet après-midi… l’a rappelé cet après-midi le Premier Ministre, ça n’est pas… Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un délit. La xénophobie, les discriminations, ce sont des délits punis par la loi. Donc la justice doit passer (5) mais la justice ne peut pas porter toute la charge. La société doit s’interroger. Et c’est ce qui se fait, parce qu’on voit bien que tous ceux qui ne louvoient (6) ni avec les valeurs républicaines, ni avec les principes démocratiques, ils s’expriment là. Toutes ces voix (7) qui s’élèvent rappellent que justement, elles ne louvoient pas avec ces principes et ces valeurs. D’ailleurs, vous avez vu, il y a eu une charte adoptée en… à Rome, par dix-sept pays européens, et la charte dit très clairement : il y a ceux qui sont ouvertement xénophobes. Et puis il y a ceux qui se dissimulent par exemple derrière la préférence nationale (8). Bon, c’est juste de l’hypocrisie, c’est juste de la lâcheté et ça, ça ne me trouble pas. Non, non, il y a un affrontement de valeurs profond. Cet affrontement est tout à fait normal, nous allons livrer bataille parce que nous avons des batailles sémantiques à livrer, nous avons des batailles cuturelles à livrer. Nous avons des conquêtes politiques à refaire et nous sommes bien déterminés à le faire.

Quelques détails :
1. des propos : des paroles
2. proférer des paroles, des propos : prononcer des paroles, des mots. (style soutenu). On utilise aussi ce verbe à propos de menaces : proférer des menaces
3. encaisser un choc : absorber un choc. Donc ici, faire face et réagir.
4. Les proches : la famille et les amis proches
5. la justice doit passer : il doit y avoir un jugement, un procès puisqu’il s’agit de quelque chose d’illégal.
6. louvoyer : prendre des détours. Donc ici, s’arranger avec les règles et les principes, ne pas les respecter.
7. toutes ces voix : elle fait référence à tous ceux qui ont condamné ce racisme, dans la classe politique, chez les intellectuels ou les artistes et chez les citoyens « ordinaires »
8. la préférence nationale : c’est une des idées du Front National et de l’extrême-droite, qui vise à exclure les étrangers.

Et ici, de quoi prendre peur ! Cette personne était candidate Front National à des élections. Et, bien sûr, elle a même des amis qui sont noirs ! Donc elle n’est pas raciste. Un grand classique:

candidate FN

Transcription:
– Mais justement, moi, je voulais juste vous montrer une photo et vous demander ce que vous en pensiez… de cette photo.
– Celle-ci, je l’ai vue. Et honnêtement, je l’ai mise sur mon réseau.
Justement, ouais, je l’ai trouvé effectivement sur votre facebook.
Oui. Bien sûr, bien sûr.
– Qu’est-ce que veut dire ce photo-montage exactement ?
– Bah, tout est dit entre les mots, hein ! Voilà, c’est… c’est… Elle arrive comme ça, elle débarque comme ça, c’est… franchement, c’est une sauvage, quoi. Elle prend tout le monde… Quand on lui parle de quelque chose de grave à la télé, aux informations, n’importe où , elle vous fait un sourire, mais il faut voir, un sourire du diable ! Les personnes qui ont tué, mais c’est pas grave, on va leur mettre leur bracelet, et puis çe sera déjà bien.
– Mais parce que ce genre de comparatif des noirs avec des singes, ça fait partie quand même des… voilà, de toutes les thématiques du racisme primaire.
– Non. En général, un… Non, non, ça, ça n’a rien à voir. Un singe, ça reste un animal. Un noir, c’est un être humain. J’ai des amis qui sont noirs et c’est pas pour ça que je leur dis que c’est des singes.
– Pourtant, là, vous faites ce comparatif-là avec ce genre de montage.
– C’est plus par rapport à une sauvage, que je l’ai fait. Pas par rapport à… au racisme, ou aux noirs, ou aux gris ou n’importe quoi. Là, c’est vraiment une sauvage. C’est une sauvage, voilà. A la limite, moi, je préfère la voir dans un arbre après les branches que de la voir comme ça au gouvernement, hein ! Franchement.

ça ne sent pas très bon

La France et son luxe… La France et ses grands parfums… Chanel, Dior, Lancôme, Guerlain…
Mais voilà, ça ne sent pas très bon du côté de Jean-Paul Guerlain, interviewé il y a quelques jours sur France 2 par Elise Lucet. Relents certains de racisme dans sa petite remarque incidemment prononcée sur les « nègres ». Un ange passe *. Elise Lucet laisse filer sans relever…
Audrey Pulvar, grande journaliste sur France Inter et sur France 3 n’a pas laissé passer, elle, dans une réponse très claire et cinglante.


Transcription:….Comme elle ne se parfumait pas. Mais elle avait mis du Chamade et du Fête de Molineux. Ça, je m’en souviens. Et un jour, je lui ai dit – je l’appelais encore Madame – « Qu’est-ce qui vous séduirait si on devait vous faire un parfum ? » Et elle m’a dit : « J’aime le jasmin, la rose et le santal. » Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un nègre*. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… Et au bout du trente-troisième essai, j’ai trouvé que ça sentait assez bon pour lui présenter. Et elle l’a tout de suite adopté. J’ai continué à travailler d’ailleurs.

Et voici la réponse d’Audrey Pulvar:


Transcription
Nègre je suis, nègre je resterai.
L’arabe menteur, l’arabe voleur, le chinois travailleur mais sale, le juif cupide, la française sexuellement libre, le latino chaud lapin *, la négresse panthère, la négresse lascive, le nègre danseur, le nègre rieur, le nègre footballeur, le nègre paresseux… Bingo ! En cherchant un peu, on pourrait en trouver d’autres, des idées à fournir à monsieur Jean-Paul Guerlain pour son petit précis de clichés racistes. C’est donc celui du nègre fainéant, bon à rien, qu’il aura choisi de nous servir, dans un silence sidérant (1), sur le plateau du 13 heures  (2) de France 2  vendredi dernier.
« J’ai travaillé comme un nègre, je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… ». C’est la deuxième partie de cette phrase, 13 mots, qui lui valent… quoi au juste ? On a bien cherché, on a bien attendu pendant tout le week-end, dans la bouche de tous ces responsables politiques, un début de condamnation, d’émoi, d’indignation. Seule Christine Lagarde a réagi. Pour les autres, on attend encore. En France, on peut donc prononcer des paroles racistes à une heure de grande écoute, sur un média national (3) sans qu’aucune grande voix, politique, intellectuelle ou artistique ne s’en émeuve. Oh, les associations font leur job, qui menacent de porter plainte. Mais qui parle de racaille ? De scandale ? De honte ? D’obscénité ? Ou de crachat ? Le crachat, que ce très distingué Monsieur Guerlain a jeté  à la figure non pas seulement de tous les Noirs d’aujourd’hui, mais surtout, cher Monsieur Guerlain, sur la dépouille des millions de morts, à fond de cale, à fond d’océan, déportés de leur terre natale vers le nouveau monde. Ces millions de personnes asservies, avilies, déshumanisées, pendant quatre siècles, réduites au rang de bras et de mains destinées aux champs de coton, aux champs de canne, à la morsure du fouet ou celle du molosse (4) , tous ces esclaves, vendus comme une force de… travail ! Tiens, tiens ! Pas des hommes, non, ni des pères, ni des mères à qui l’on arrachait leurs enfants pour en faire d’autres bêtes de somme (5), pas des humains, mais des outils, du matériel, des marchandises.
Cher monsieur Guerlain, vous dont l’un des parfums suffisait, à lui seul, à rassurer l’enfant que j’étais quand sa mère s’absentait, vous dont le nom m’a accompagnée, de mère en fille, de sœur en sœur, aussi loin que remontent mes souvenirs et dont je ne pourrai plus, jamais, porter la moindre fragrance, moi négresse, je vous relis, je vous dédie ces quelques lignes, signées Aimé Césaire : «Vibre… vibre essence même de l’ombre, en aile en gosier, c’est à forces de périr, le mot nègre, sorti tout armé du hurlement d’une fleur vénéneuse, le mot nègre, tout pouacre de parasites… le mot nègre, tout plein de brigands qui rôdent, de mères qui crient, d’enfants qui pleurent, le mot nègre, un grésillement de chairs qui brûlent, âcre et de corne, le mot nègre, comme le soleil qui saigne de la griffe, sur le trottoir des nuages, le mot nègre, comme le dernier rire vêlé de l’innocence, entre les crocs du tigre, et comme le mot soleil est un claquement de balle, et comme le mot nuit, un taffetas qu’on déchire… le mot nègre, dru savez-vous, du tonnerre d’un été que s’arrogent des libertés incrédules ».Aimé Césaire qui, à l’insulte, répondit aussi un jour : « Eh bien le nègre, il t’emmerde* ! ».
© Audrey Pulvar
Extraits du poème « Mots », du recueil Cadastres, d’Aimé Césaire.
Nègre je suis, nègre je resterai,
Aimé Césaire, entretiens avec Françoise Vergès
éditions Albin Michel, 2005

Quelques détails :
1. un silence sidérant : un silence stupéfiant et révoltant.
2. Le 13 heures : le journal télévisé de 13 heures. En France, les deux JT sur les deux chaînes les plus regardées – TF1 et France 2 – sont à  13 h et 20 h.
3. un média national : France 2 est la chaîne publique la plus regardée, après TF1 qui a été privatisée il y a plusieurs années.
4. un molosse : un chien très puissant et dangereux
5. une bête de somme : un animal utilisé pour porter des charges très lourdes.

* un ange passe : cette expression s’emploie quand il y a un silence gêné dans une conversation à cause de ce que vient de dire quelqu’un.
* travailler comme un nègre : travailler très dur, en référence au fait que les esclaves noirs devaient travailler très dur pour les blancs. On n’emploie plus vraiment cette expression parce qu’on évite d’utiliser le mot « nègre ».
* un chaud lapin : un homme très intéressé par les femmes, qui passe son temps à avoir des aventures.
* Le nègre, il t’emmerde : expression de mépris et de défi. (insulte) C’est comme : »Le nègre, il te dit merde. »