L’aimant

Nouvelle lecture, nouveau coup de coeur: j’ai dévoré cette belle BD comme je dévorais les Tintin enfant!

Du mystère, du fantastique, une histoire qui nous plonge dans un univers coloré de bleu, de rouge, de noir. Le récit se déroule dans de beaux dessins bien nets, entourés d’un trait noir. Il y a des dialogues, mais pas partout, écrits de la main même de l’auteur. Il y a aussi beaucoup à regarder, parce que cette aventure se passe dans un lieu à l’architecture particulière, les Thermes de Vals en Suisse. (J’ai appris qui était Peter Zumthor). Le grand format et le beau papier de cet album, avec ses cases juste séparées elles aussi par un trait noir, ajoutent à la qualité de la lecture. Bref, j’ai lu d’une traite ses presque 150 pages.

Et ensuite, c’était bien d’écouter le dessinateur parler de son travail, l’écouter en expliquer la genèse et faire le lien avec son enfance et tout ce qui l’a amené à dessiner cette aventure. Sa description des vacances en famille m’a fait rire !

Lucas Harari parle de L’Aimant

Transcription
L’architecture, c’est quelque chose qui est assez présent dans ma famille depuis, voilà, tout petit (1). Et il s’avère que (2), assez souvent, tous les étés presque, on faisait une sorte de voyage en famille, à travers l’Europe en général – mais ça nous est arrivé d’aller un peu plus loin – et qui se transformait systématiquement en pélerinage architectural, si on peut dire. Et du coup, on allait visiter, voilà, des grands bâtiments connus. Mes parents, et mon père notamment ne peut pas voyager sans se faire une liste de… d’endroits à visiter. Et on avait le droit à (3) tout l’historique, aux gens qui ont influencé l’architecte, etc. , etc. Les trois quarts du temps (4), surtout quand j’étais plus jeune, ça m’ennuyait beaucoup, les églises, les choses comme ça, beaucoup de cimetières, des musées à en plus finir (5). On me mettait dans un coin, ou dans une librairie avec mes frères pour dessiner, voilà, on faisait des choses comme ça. Et autour de quinze ans – donc mes frères sont plus âgés – là, j’étais tout seul avec mes parents. Ils (6) venaient plus en… Ils avaient la chance de plus trop venir. Et moi, pour le coup, j’ai eu la chance de découvrir donc ce bâtiment, les Thermes de Vals, ou les Thermes de pierre aussi on appelle ça – d’où l’homonymie avec le prénom de mon personnage aussi – qui est donc un établissement de bains, de thermes, en Suisse, dans les Grisons, dans un petit village qui s’appelle Vals, qui possède une… voilà, une source d’eau, de l’eau thermale à boire. Et donc c’est un bâtiment assez récent, malgré le fait qu’on ait l’impression parfois qu’il… voilà, qu’il est très référencé (7) à l’architecture un peu contempo[raine], enfin un peu, disons, bauhaus, etc., et qui date des années… donc fin des années 90. Et ça m’a totalement fasciné en fait. J’avais donc quinze ans. Bon déjà, c’est beaucoup… C’était beaucoup plus ludique (8) que d’aller dans une église parce que là, on se baignait, voilà il y avait un truc (9). Et j’ai… je me suis… Enfin, je me suis tout de suite senti submergé par une espèce d’atmosphère et par… bah par le lieu en fait, par tout ce que ça impliquait. Bon, c’est un truc d’adolescent aussi, de se raconter des histoires conti[…], enfin en tout cas, moi, c’était comme ça que j’avançais un peu dans l’existence à ce moment-là – et toujours d’ailleurs, c’est pour ça que j’ai envie de raconter des histoires. Et du coup, j’ai fantasmé ce lieu, pas tout de suite je pense, enfin ou inconsciemment. Et puis quand… quand il a été le moment… En fait, l’Aimant, c’était à la base (10) mon diplôme à l’école. Alors j’étais aux Arts Déco (11) à Paris, en images imprimées. J’avais mis de côté (12) la bande dessinée, qui était plutôt quelque chose que je faisais quand j’étais gamin, adolescent, justement pour rentrer aux Arts Déco, parce que bon, c’était pas trop… C’est toujours compliqué, la bande dessinée, à part… Bon, maintenant, il y a des écoles de bande dessinée, qui sont soit privées, soit des… Aux Beaux Arts (13), il y a… voilà, on fait un peu de bande dessinée. Mais aux Arts Déco, bon, c’était pas trop le… Et j’avais laissé pendant toutes mes études un peu ça de côté, en l’abordant par la bande (14) un peu, parce que voilà, je… ça me… ça me trottait toujours dans la tête (15) de toute façon. Et au moment de choisir un sujet pour le diplôme, je me suis dit : Bon allez, maintenant, c’est le moment où jamais (16), je… je… C’était un peu ambitieux parce que il fallait écrire le scénario, il fallait commencer à dessiner une longue BD. J’avais jamais fait, j’avais fait que des petites… voilà, une dizaine de pages maximum, et là donc, je me suis dit : OK, c’est le moment. Et ce lieu m’est revenu et tout ce que j’avais commencé à fantasmer, plus, voilà, toute une… une grammaire aussi de références de bandes dessinées, très liées aussi à la ligne claire (17) parce que l’architecture, voilà comme ça, des années 50, à laquelle se réfère aussi Peter Zumthor (18) en dessinant son bâtiment et tout. Donc je pense à Ted Benoît par exemple, à des auteurs comme ça, Serge Clerc ou Yves Chaland qui étaient eux-mêmes des héritiers de Hergé, de toute cette époque-là.

Des explications :
1. depuis tout petit : depuis que je suis tout petit (familier)
2. il s’avère que : il se trouve que
3. on avait le droit à… : en fait, l’expression est : On avait droit à (+ un nom), qui signifie qu’on était obligé de subir quelque chose. Par exemple : Sa mère était inquiète. Alors il avait droit à de multiples recommandations quand il partait en vacances.
C’est différent de : avoir le droit de (faire quelque chose), qui indique que c’est autorisé. Ici, il y a téléscopage entre les deux expressions et leurs constructions respectives.
4. Les trois quarts du temps : cette expression indique que cela se produisait la majeure partie du temps.
5. À n’en plus finir : On emploie cette expression quand on trouve que quelque chose est interminable.
6. Ils… : il s’agit de ses frères.
7. référencé à l’architecture : c’est un peu bizarre de dire ça comme ça, même si on comprend. Il veut dire que ce bâtiment fait référence à l’architecture contemporaine, il évoque directement cette architecture.
8. Ludique : amusant. On pouvait s’y amuser. On parle d’activités ludiques (basées sur l’idée de jeu.) Par exemple, on dit qu’il faut rendre les maths plus ludiques pour que les enfants aiment ça.
9. Il y avait un truc : cela signifie qu’il y avait quelque chose de spécial qui faisait qu’il aimait y aller. (familier)
10. À la base : au départ, au début. Ici = avant de devenir un album publié.
11. Les Arts Déco = l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs
12. mettre quelque chose de côté : délaisser quelque chose parce qu’on n’a plus le temps par exemple, mais avec l’idée que c’est probablement temporaire.
13. Les Beaux Arts : L’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts
14. par la bande : par des moyens indirects
15. ça me trottait dans la tête : cela signifie qu’il y pensait assez souvent. Quand quelque chose nous trotte dans la tête, c’est qu’on a du mal à s’empêcher d’y penser.(familier)
16. le moment où jamais : on emploie cette expression avec le nom moment, et d’autres variantes : c’est le jour où jamais, l’année ou jamais, c’est maintenant ou jamais, c’est l’occasion ou jamais, pour indiquer qu’il ne faut pas laisser passer sa chance, le bon moment.
17. La ligne claire : cette expression désigne en gros un type de BD, où le dessin (avec notamment des contours bien nets) et le scénario sont très clairs pour raconter une histoire page après page. Les dessinateurs qu’on met dans cette catégorie sont évoqués juste après par Lucas Harari.
18. Peter Zumthor :l’architecte qui a conçu les thermes actuels de Vals.

Dès la première page de cette histoire, le décor est planté, on a envie de savoir ce qui s’est passé parce qu’on sent qu’il est arrivé quelque chose de particulier. Le narrateur-dessinateur met en scène son travail et nous entraîne dans son récit.
Voici ce début, pour vous mettre l’eau à la bouche !
(que j’ai enregistré de ma voix encore imparfaite.)


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L’interview de Lucas Harari est ici. Il y en a une deuxième ainsi qu’un article intéressant.

A la cantine

Je suis étonnée par le nombre croissant de jeunes qui ne déjeunent plus à la cantine de leur collège ou de leur lycée, mais dans la rue. De plus en plus de boulangeries proposent sandwiches et boissons, des camions pizza s’installent près des établissements scolaires, reflétant et accompagnant cette désaffection pour la restauration collective. Les raisons sont multiples, avec entre autres cette montée d’un individualisme qui fait que chacun veut choisir tout seul jusqu’à la gestion de ses repas. Mais il faut dire aussi que la nourriture servie dans les cantines scolaires n’est pas toujours de qualité! (C’est un euphémisme.) Rien n’est plus cuisiné par des cuisiniers, on décongèle des aliments industriels, qu’on choisit les moins chers possible. Alors, payer pour ça ?

Dans certaines communes, les maires et les élus ont donc décidé de réagir pour donner le meilleur aux enfants dans les cantines des écoles, pour les nourrir comme des enfants le méritent, pour qu’ils grandissent en bonne santé. Et aussi pour qu’ils aient plaisir à manger de bonnes choses, appétissantes et qui sentent bon, plaisir à découvrir des plats variés, sans gaspiller. Et plaisir aussi à partager les repas avec les copains! Tout cela redonne du travail à ceux qui cultivent localement et correctement nos légumes et nos fruits. Voici un petit reportage enregistré dans le sud-est de la France et entendu un matin à la radio en décembre dernier. J’aurais bien aimé que mes fils aient la chance de manger dans une telle cantine quand ils étaient enfants puis ados ! On compensait au dîner mais quand même…

Cantine bio

Transcription :
On arrive à l’heure de pointe (1), les enfants sont en train d’arriver à la cantine. Les plateaux d’abord, avec les couverts, le dessert. Ensuite, il y a du fromage, un petit peu de salade à des proportions plus ou moins grosses. Et puis là-bas, il y a le point chaud.
– Qu’est-ce que tu manges ?
– Des pâtes avec de la viande.
– C’est quoi, la viande ?
– De l’agneau.
– Au début, ils goûtent et puis des fois, ça leur plaît, et puis ils reviennent en chercher. Il y a pas de souci, on redonnne, hein.
– Je m’appelle Badi Gan.(?)
– Tu as tout mangé, toi !
– Ouais. C’est bon. Bio, c’est… Ça donne des vitamines. McDo, c’est pas pareil, c’est pas bon.
– Qu’est-ce que tu aimes comme légumes ?
– J’aime les épinards.
– Alors c’est rare, les enfants qui aiment les épinards !
– Ouais. Parce que tu manges et… et ta langue, ils (2) donnent des goûts et tu re-goûtes et tu aimes.
– Merci !
– Bon après-midi !
– On va passer à la télé ou à la radio ?
– A la radio.

On vient de finir de manger, c’était très bon et là, maintenant, direction la cuisine.
– Quel est votre plat favori ?
– Bah ce que j’ai fait à midi : le gigot d’agneau, qui est confit un peu avec des légumes comme ça entiers au four. En principe (3), l’agneau, ils sont pas trop fans. Et là, à midi, bah j’en ai sorti au fur et à mesure (4) parce que j’avais pas assez. En légumes, ce que j’aime bien cuisiner, le gratin de blettes avec le riz dedans.
– En cantine (5), c’est un défi, hein, pour faire manger les enfants, hein !
– Bah là, quand on fait des gratins de blettes, donc on va faire 42 kilos de blettes et en principe, il y a plus rien (6).
– Je peux avoir votre petit prénom (7) peut-être et votre qualification ?
– Alors, c’est Michèle mais on m’appelle Michou.
– Alors vous, vous avez vu l’évolution de cette cantine.
– Ah oui ! On jette dix fois moins ! Ah oui, oui. Moi, je me souviens, c’était une horreur (8), hein, oui, oui !
– Gilles Perole, vous êtes adjoint au maire ici, et vous êtes artisan (9) de ce passage au bio. Est-ce que ça coûte plus cher ?
– On est à 2,04 euros de coût aliments. Acheter du bio, même si on l’achète plus cher, conduit à rechercher des sources d’économies qui sont très vertueuses. Par exemple, nous, pour financer le bio, on était à 145 grammes de gaspillage alimentaire par repas en 2010. On est aujourd’hui à 30 g. Le plus aberrant (10), c’est que dans toutes les cantines de France, on jette un tiers de ce qu’on produit !

– D’où viennent les aliments pour fabriquer ces repas, Béatrice ?
– Eh bien, la totalité des produits sont régionaux. Les légumes, eux, viennent du jardin communal (11), où je vous emmène. Domaine de Haute Combe ici, c’est là que, Sébastien Jourde, vous cultivez ce qui finit dans les assiettes.
– C’est ça, ouais. Je suis maraîcher (12) communal, donc fonctionnaire (13) et agriculteur.
– Et des belles mâches, là, non ? C’est ça ?
– Ouais. De la mâche (14), des choux chinois. Après, il y a des choux pointus sous les voiles (15). Ici, on a des poireaux. Voilà, on a récolté des patates douces qu’on a stockées, là, il y a pas longtemps. Plus haut, il y a les céleris, blettes… enfin, il y a pas mal de légumes. Que la collectivité (16) s’occupe de la production et de l’alimentation des enfants, je trouve ça plutôt bien. Puis au-delà de ça, bah tout ce qui est préservation des terres agricoles en péri-urbain (17), c’est l’essentiel pour… enfin, les années à venir. Puis… enfin moi, je mange à la cantine aussi, donc je vois que les enfants sont plutôt enthousiastes. Donc voilà, ça aussi, c’est gratifiant.
– Alors, voilà les serres.
– Des oignons aussi.
– Coriandre.
– Ça, c’est quelque chose qu’on trouve très peu en restauration collective (18), les herbes aromatiques.
– Ah bah oui, ça a pas de goût (19), c’est sûr !
– Parce que c’est cher. Donc là, il y en a toujours et on y tient (20).

Des explications
1. l’heure de pointe : le moment où il y a la plus forte affluence. Normalement, on utilise cette expression plutôt à propos des transports ou de la circulation sur les routes.
2. Ils donnent ( ou il donne?) : en fait, la langue est féminin, donc ça devrait être : elle donne.
3. En principe : ici = en général.
4. Au fur et à mesure : peu à peu, en fonction de la demande
5. en cantine : c’est un peu étrange de dire ça comme ça. Elle veut dire : dans le domaine des repas de cantine.
6. Il n’y a plus rien = il ne reste rien / Il n’y a plus rien à la fin
7. votre petit prénom : d’habitude, on dit : votre petit nom, pour parler du prénom, dans un style familier.
8. C’était une horreur : la quantité jetée était horrible. On était horrifié quand on voyait tout ce qui était gaspillé.
9. être artisan de quelque chose / être l’artisan de quelque chose : en être le responsable, jouer un rôle décisif, prendre l’initiative de faire quelque chose, comme un artisan, qui fabrique quelque chose de ses mains.
10. aberrant : absurde et révoltant. Ce terme est fort.
11. communal : qui appartient à la commune, c’est-à-dire la ville
12. un maraîcher : il cultive des légumes
13. fonctionnaire : parce qu’il est employé par la municipalité au lieu d’être à son compte, comme les agriculteurs normalement
14. la mâche : c’est une sorte de salade. On dit : de la mâche, pas des mâches. Mais elle a utilisé le pluriel sans doute parce que cette salade est faite de petits bouquets.
15. Les voiles : pour protéger les légumes du froid, du gel.
16. La collectivité : la communauté. C’est lorsque les gens se regroupent pour atteindre un objectif commun au lieu d’agir individuellement. Les repas des enfants à l’école sont l’affaire de la commune, pas de chaque famille séparément.
17. En péri-urbain : dans les zones péri-urbaines, c’est-à-dire juste autour des villes
18. la restauration collective : le secteur qui s’occupe des repas dans les cantines
19. ça a pas de goût : elle parle des repas habituels dans les cantines, qui sont souvent insipides parce qu’on privilégie le bas coût au lieu d’essayer de fournir des repas simples mais de qualité parce que vraiment cuisinés, avec beaucoup de produits locaux.
20. On y tient : on y est attaché, c’est important pour nous, donc on le fait. A venir très bientôt : un petit article sur cette expression ! 😉
Mise à jour : Pour en savoir plus sur cette expression, cliquez ici.

Ce court reportage est à écouter en entier ici. Vous trouverez aussi détails et photos sur leur page.

Voici les miennes chez mon frère qui cultive de bonnes choses.

On observe depuis un peu plus longtemps la même chose chez les étudiants, qui boudent le resto U. Certains apportent leur repas, c’est la mode du bento ou de la lunch box. J’en avais parlé avec trois de mes étudiantes sur France Bienvenue. C’est ici, si vous n’aviez pas écouté.