Faire revivre le passé

Dans les années 60, au Cambodge, pour sauver l’un des temples d’Angkor de la progression implacable d’une végétation très envahissante, des archéologues cambodgiens et français l’avaient démonté méthodiquement, en répertoriant chaque pierre. Puis ils avaient commencé à le remonter. Mais pendant la domination des Khmers rouges, les plans indispensables à cette reconstruction ont disparu, laissant des milliers de pierres soigneusement numérotées à l’abandon, faute de mode d’emploi !
Mais des équipes franco-cambodgiennes ont refusé de baisser les bras* et travaillent sans relâche depuis 1995 à redonner vie à ce temple.
Histoire de patience, de perséverance, d’ingéniosité, d’inventivité.
Une histoire de passion.
Une très belle histoire, comme certains hommes savent les rêver, pour prolonger ce que d’autres avant nous ont bâti.


Transcription:
– Ça fait quatre ans, un peu plus de quatre ans que je suis ici. Et je travaille comme chef de chantier et conducteur de travaux au Baphuon. Alors, la spécificité de ce… de ce chantier – c’est un fait, il est unique – d’abord, c’est le… c’est l’un des plus grands chantiers au monde de reconstruction archéologique. Et se retrouver chef de chantier en second à… de… de… de monsieur Pascal Royère pour travailler sur un site comme ça, pour moi, c’est absolument exceptionnel. Je ne m’y… Je m’y attendais absolument pas. J’ai jamais pensé de ma vie un jour travailler sur un site pareil. Et je suis arrivé, ma foi (1), au bon moment, au moment où tout commençait à se remonter. Et c’est un travail qui est absolument fabuleux, extraordinaire. Je sais pas quoi vous dire de plus. Pour… pour moi, c’est me[…]… c’est même pas la cerise sur le gâteau (2), ni le… le cageot (3) de cerises. Ça serait plutôt le cerisier complet (4), voyez. Parce que terminer une… ma carrière professionnelle sur un… un site pareil, c’est quand même unique au monde. Il y a un… une place au monde, et c’est moi qui l’ai. J’ai pas le droit de me plaindre!
– Qu’est-ce qui a été difficile dans le chantier, dans les différentes étapes ?
– Bah… De la difficulté, on a… on en.. on en a tous les jours, ne serait-ce déjà que (5) la… que la barrière de la langue, parce que je ne parle pas… je parle pas khmer. Et… Mais par contre, j’ai un chef de chantier khmer qui est absolument extarordinaire parce que ce monsieur, c’était une mémoire vivante du temple. Et les difficultés, pour en venir aux difficultés… Tous les jours, tous les jours, il y a des difficultés: l’ajustement des pierres, les… les mettre à la bonne… à leur bonne place, parce que là, le… on met pas des pierres n’importe comment, hein. Elles sont… elles sont… Chaque pierre d’origine est à sa place d’origine. On rencontre des difficultés tous les jours, mais on… on arrive à les surmonter tous les jours également. Et c’est… enfin c’est un plaisir à chaque fois parce que chaque fois, on voit le temple monter toujours un petit peu plus.
– Donc la plus grande difficulté au départ, le plus grand défi, c’était de reconstituer le puzzle à partir de pierres comme… comme les pierres sur lesquelles nous sommes assis là dans la forêt, à côté du temple.
– Oui. Exactement. Exactement. Exactement. Mes… Les prédécesseurs ont… ont démonté entièrement le temple, ont numéroté toutes les pierres qu’ils ont classées en forêt sur des hectares et des hectares (6). Et les documents de l’époque ont été détruits par les Khmers rouges à l’arrivée à Phnom Penh. Et monsieur Pascal Royère, quand il est venu au Cambodge pour prendre la suite des travaux, s’est retrouvé devant un stock gigantesque de blocs, 300 000 blocs (7), numérotés, certes (8), mais à quoi ça correspondait ? Alors là (9)… Moi, je lui tire mon chapeau (10). Je sais pas, j’aurais pas eu le courage, je pense, personnellement. J’ai l’impression de faire quelque chose dans ma vie, de ne pas… de  pas être là, ou ailleurs hein, mais être un… un être inutile. Là, je laisse quelque chose. Je suis heureux de laisser quelque chose. C’est pas une question de fierté. C’est… c’est que du bonheur. C’est peut-être un peu  idiot de dire… dire ça pour… pour la construction du… d’un temple en pierre. Mais moi, je suis né dans la pierre. La pierre est… est toute ma vie. Dans ma famille, on est dans… depuis, oh, je pense cinq ou six générations dans la pierre. Et puis moi, je suis… je suis la dernière lignée à être dans la pierre. Après, c’est fini.

(Il est passé où le scorpion, là?)
J’ y mets pas les mains, hein ! Il… Il est passé où le scorpion ? Il est sous la pierre, là ? Bon bah, on va le retrouver de toute façon. Il faut qu’on le… faut qu’on le retrouve, hein. Des scorpions, on a… On en trouve très, très, très souvent, notamment vers le… vers le bassin, là. Le… les pierres qui sont le long du bassin, on est tombés (11) sur plusieurs nids déjà, mais où il y a des… des scorpions par dizaines, hein ! Oh, des moyens, des gros, des petits, tout ce qu’il veut (12). Plein, plein, plein, plein ! (13) Plusieurs fois.
– C’est une [?] ça, hein.
– Là, regardez, voilà, il est là. Ah… Il a sa queue, hein. Il a son dard, là. Moi j’aime pas ces bestioles (14), hein !
– Et vous avez jamais eu d’accidents avec ça ?
– Jamais. Jamais, jamais.

Quelques explications:
1. ma foi: c’est un peu comme « Eh bien »
2. c’est la cerise sur le gâteau: cette expression signifie que c’est le couronnement d’une action, le meilleur en plus de tout le reste.
3. un cageot: une caisse
4. le cerisier complet: il oppose une cerise unique à tous les fruits de l’arbre, pour montrer à quel point il a de la chance de faire ce travail de restauration du temple.
5. ne serait-ce que: cela signifie qu’il y a déjà au moins une difficulté.
6. sur des hectares et des hectares: un hectare (1 ha) = 10 000 m2. Il veut donner une idée de l’immensité de la surface.
7. 300 000: on dit « Trois cent mille ».
8. certes: c’est sûr, c’est vrai. Ce « certes » annonce souvent « mais ».
9. Alors là… : on dit ça quand on n’a aucune idée de la réponse à une question. Il veut dire qu’on ne savait plus du tout où étaient placées toutes ces pierres avant d’être démontées et que donc c’est impossible de répondre.
10. Je lui tire mon chapeau: c’est une façon de féliciter quelqu’un et d’exprimer son admiration.
11. tomber sur quelque chose: trouver quelque chose par hasard
12. tout ce qu’il veut: un peu bizarre avec « il ». On dit plutôt: « Tout ce qu’on veut » / « Tout ce que vous voulez ».
13. plein, plein, plein: en français, on répète souvent les mots comme ça, pour insister en général ! Je n’avais jamais fait vraiment remarqué avant de transcrire du français ! Je ne sais pas si c’est pareil dans d’autres langues. En anglais, il ne me semble pas.
14. une bestiole: une petite bête, souvent un insecte. (familier et plutôt péjoratif)

* baisser les bras: renoncer, se décourager.

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