Trous de mémoire

J’avais gardé ce petit extrait d’une émission (que je ne retrouve pas !) où Emily Loizeau, chanteuse qui compose ses chansons, parlait de la mémoire qu’il faut pour monter sur scène et enchaîner tout un spectacle. (Et elle disait aussi les traces que certaines expériences d’enfant peuvent laisser.) C’est très agréable de l’écouter !

J’avais prêté attention à ce qu’elle racontait car je trouve fascinant d’observer tout ce que notre mémoire est capable de faire, avec parfois, c’est vrai, des petits ratés ! En tant que prof de langue, je suis toujours surprise par tous ces mots qu’on retient, sans savoir d’où ils nous viennent et pourquoi ils se sont fixés quelque part alors que parfois, on ne s’en sert vraiment pas souvent. Et pourtant, ils sont là !

Les trous de mémoire

Transcription
– Est-il vrai (1) que vous avez une peur panique (2) du trou de mémoire ?
– Ouais. J’ai été traumatisée par une espèce de vieille bique (3) de quatre-vingt trois balais (4), prof de piano classique, parce que je faisais des concours (5), j’étais… j’allais être pianiste classique… à l’adolescence, voilà, bref (6), jusqu’à assez tard. Et puis… et puis, à un concours, un examen de mi-parcours, j’ai un trou de mémoire – la première fois que ça m’arrive, j’avais treize ans, ça m’était jamais arrivé avant, l’âge où on se pose toutes les questions du monde (7), quoi. Bah et puis elle m’a carrément mais lâchée (8) devant ce jury de profs ! «  Mais alors, tu as pas travaillé ! », alors que elle savait très bien que si (9), mais que juste j’ai… voilà. Et ça m’a traumatisée, et depuis, encore maintenant, hein, j’ai des trous de mémoire pendant les concerts, tout ça. Mais ça devient drôle maintenant !
– Et vous avez pas de partition ?
– Non. Parfois, si. Il y a… il y a un ou deux trucs. Par exemple, en ce moment, je reprends un rap de Eminem à la fin d’une chanson et… Voilà, j’ai pas eu le temps de vraiment l’intégrer, et quand même, c’est… ! Ils sont balèzes (10), les mecs (11), hein, quand même (12) ! Quand on se retrouve avec leurs textes et qu’on réalise ce qu’ils envoient ! La mémoire, elle fonctionne pour les rappeurs !
– Et en plus, je dis ça, vous êtes parfaitement bilingue anglais.
– Mmm.
– Parce que vous avez été élevée en Angleterre par votre mère qui était anglophone.
– Mmm. Ouais.
– Et c’est difficile à mémoriser ?
– Non mais parce que ça va hyper vite, quoi !
– Pour le flow.
– Le flow. Ça va… C’est hyper dense, ça va hyper vite, donc il faut avoir une… Voilà, mais bon bref, ça, c’est un autre sujet. Mais donc oui, le trou de mémoire, j’en ai une peur bleue (13). Il y a pas si longtemps, j’ai passé, je pense, à peu près trois minutes à marcher pendant que mes musiciens faisaient un instrumental, parce que je n’arrivais pas à me souvenir de la première phrase. Ça a été un moment de… de… de grâce mais de grande solitude pour moi ! Donc c’est des choses, voilà, je fais avec. (14)

Quelques explications :
1. Est-il vrai que… : cette façon de poser la question est d’un niveau de langue plus soutenu que ce qu’on fait en général à l’oral. C’est plus soutenu encore que : Est-ce vrai que… ? A l’oral, on dit plus souvent : Est-ce que c’est vrai que… ? Ou plus familièrement encore : C’est vrai que… ? , avec l’intonation montante d’une question.
2. avoir une peur panique (de quelque chose, de quelqu’un) : on emploie ces deux noms ensemble pour accentuer la force de cette peur.
3. Une vieille bique : cette expression est employée pour parler d’une femme d’un certain âge qu’on n’aime pas du tout. (très familier). (Une bique, par ailleurs, c’est normalement une chèvre.)
4. 83 balais = 83 ans. (argot) On emploie ce terme pour les adultes. (On commence à 20 balais en fait. Avant, je ne l’ai jamais entendu.)
5. faire des concours : passer des concours, c’est-à-dire des examens dans lesquels les élèves les moins bons sont éliminés.
6. bref : on utilise ce petit mot familier quand on veut simplifier, raccourcir ce qu’on a à dire.
7. Toutes les questions du monde : elle utilise cette expression familière pour montrer que c’est l’âge où on doute sans cesse.
8. Elle m’a carrément mais lâchée : on emploie « mais » de cette façon à l’oral uniquement pour accentuer ce qu’on va dire, pour souligner le mot qui suit. Ici, elle veut insister sur le fait que son professeur de piano l’a laissée tomber, qu’elle ne l’a absolument pas soutenue dans ce moment difficile. (Le ton employé est important aussi.)
9. elle savait très bien que si : elle savait parfaitement que son élève avait travaillé. « Si » répond à : « Tu n’as pas travaillé ! » La réponse serait : « Mais si, j’ai travaillé ! » Ce n’est pas du tout le « si » qui exprime une condition.
10. balèze : très fort, physiquement ou au sens figuré. (argot)
11. les mecs : ces hommes-là, ces gars-là (très familier)
12. quand même : ici, c’est le « quand même » qui marque l’admiration et la surprise.
13. Avoir une peur bleue de quelque chose ou de quelqu’un : avoir très peur.
14. faire avec : accepter une situation et se débrouiller quand même, malgré les problèmes posés. (familier, oral). Par exemple : Il y a des choses dans la vie qu’on ne contrôle pas. Il faut faire avec.

Une peur bleue / une peur panique : quand on a peur de quelque chose, il y a beaucoup d’expressions à notre disposition. Mais elles n’appartiennent pas toutes au même registre. Beaucoup d’entre elles sont familières et ne s’emploient qu’à l’oral.
– avoir la frousse : cette expression est familière, mais moins forte que les deux précédentes.
– avoir la trouille : expression très familière.
– avoir la pétoche : expression très familière. On ne l’entend plus très souvent aujourd’hui.
– avoir les jetons : c’est de l’argot. Même chose, on ne l’entend plus tellement. Certaines expressions passent de mode.

Bonne journée à vous !

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3 responses to “Trous de mémoire”

  1. Anne Jutras says :

    Bonjour Anne,
    Toujours intéressant à lire, j’ai appris quelques expressions, notamment « elle carrément mais lâcher », au Québec ce n’est pas utilisé. Merci du partage!
    Bisous

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  2. edelweiss says :

    Bonjour Anne,

    La peur bleue m’a rappelé une autre expression avec bleu, la viande cuisson bleue. La première fois que je l’ai entendue j’ai pensé à la viande de schtroumpf!

    Ce soir, en lisant ton blog et comme demain c’est la journée des femmes, j’ai remarqué qu’il y a plus de commentaires de femmes, même si les sujets sont très variés, donc bonne journée à nous, toutes!

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  3. Anne says :

    Merci Edelweiss ! Pour la viande des schtroumpf 🙂 ! (que je ne peux pas manger comme ça personnellement)
    Et pour nous toutes ! Il se passe des choses ces derniers temps, tout au moins dans certaines parties du monde, en espérant que toutes les petites filles puissent un jour grandir éduquées et libres et aller où elles veulent, sans se poser de questions.
    A bientôt

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