Vivre décemment, pas survivre

En attendant d’écouter ce qu’Emmanuel Macron va dire, voici des paroles de gilets jaunes. Drôle de nom pour un mouvement social qui couvait sans doute mais qui surprend tout le monde, par la violence qui se développe systématiquement depuis trois semaines à la faveur des manifestations dans toute la France. Tout a commencé par un refus de payer plus cher un carburant dont personne ne sait et ne peut encore se passer. Puis des doléances de toutes sortes ont émergé : refus de payer davantage d’impôts alors que celui sur la fortune a été supprimé dès le début du quinquennat, besoin de justice sociale face à la diminution des services publics, présentés comme trop coûteux pour l’Etat, droit de participer aux décisions qui ont un impact sur la vie quotidienne de tous, etc. La liste est longue mais aussi pleine de contradictions. Nul ne sait ce qui va sortir de ce moment de notre histoire. Un vrai changement ? Pour que chacun trouve sa place dans notre société ?

Gilets jaunes

Transcription
J’ai été infirmière jusque 60 ans et j’ai une retraite qui me permettra pas d’aller en maison de retraite quand ça sera le moment, voilà. Mais c’est pour mes petits-enfants que je le fais. Je voudrais qu’ils aient une vie meilleure que la mienne, parce que la mienne, elle a été… bon, je regrette pas, c’est une vie de labeur (1), mais quand même. Il y a des limites quand même. Et puis je vois le mépris qu’on a de… des citoyens ! On est des pestes brunes (2), on est des feignants (3), on est… C’est devenu intolérable !

Moi, parce que j’arrive pas à boucler mes fins de mois (4) et parce que c’est dur et que maintenant, y en a marre (5).

Pour être solidaire avec les gens et puis nous, on a nos difficultés. Donc on essaie de se faire entendre aussi.

Il y a un réel problème. Personnellement, l’impression de pas être entendue, pas écoutée.

Moi, je suis issu des grandes écoles. J’ai travaillé en finance, j’ai vu à quel point Rotschild, dont est issu Macron, Lazare et tout ça, c’est des pourris (6) jusqu’à la trogne (7). J’ai bossé (8) avec eux. En fait, la vie est un jeu pour eux et nous, on est des pions sur un échiquier. Donc ils peuvent faire fermer des usines, mettre des centaines de personnes à la porte (9) juste pour gagner quelques millions de plus, alors qu’ils sont déjà milliardaires. Enfin, moi, je l’ai vu, ça fonctionne comme ça, je travaillais dans le conseil en stratégie.

Les gilets jaunes ont raison parce qu’on en a ras le cul (10) de payer des impôts, on en a ras le cul ! Mais qu’ils vont (11) taxer ceux qui gagnent beaucoup d’argent. Qu’ils arrêtent de taxer les Français avec des petites retraites et des salaires très bas.

Je travaille dans les écoles maternelles, je suis assistante maternelle. J’ai deux enfants avec mon ami. Et bah on n’y arrive plus (12). On n’a pas de voiture, parce que de toute façon, on n’a pas les moyens, parce qu’on n’a droit à rien, et c’est pas avec le Smic qu’on gagne… et non, ça devient trop dur. Là, à Noël, j’ai pas encore rien acheté (13) pour mes enfants. Rien, parce que je peux pas. Donc il y a un moment, stop !

Je suis pour l’instant au chômage, en intérim, voilà. Donc j’ai deux enfants et j’ai ma paye le 10 et le 15, il y a plus rien pour manger. Donc je peux pas leur faire plaisir, je peux pas… Je peux rien faire. Donc voilà, ce serait bien qu’on nous entende un petit peu.

On est un peu impressionnés, mais on est là pour soutenir tous les gilets jaunes, pour être un peu pacifistes pour essayer de revendiquer un peu nos droits, quoi. On se fait fouiller mais je trouve que c’est normal par rapport…avec tout ce qui s’est passé, donc oui. J’habite dans une ville qui est riche mais je ne suis pas riche. Moi personnellement, je suis auxiliaire de puériculture, je travaille en crèche, et en plus de ça, je suis obligée de travailler en dehors de mon travail pour pouvoir gagner un peu plus d’argent. Toute l’année, je me retrouve à découvert (14) et donc je viens revendiquer ça.

Pour l’instant, c’est calme, mais on sent la tension quand même, hein. Pour l’instant, c’est calme parce qu’ils ont mis le paquet (15), voilà, il y a des flics partout.
Vous avez été fouillé combien de fois aujourd’hui ?
Là, trois fois, aujourd’hui, dont une fois, j’étais même pas descendu de ma voiture !

Donc nous étions là et comme là-bas, ils nous poussent et eux ils nous poussent, où c’est qu’on va? (16) C’est une honte ! J’ai soixante-dix ans !
On vient, on vient en paix, ça faisait à peine quoi… vingt minutes qu’on était là, on s’est fait gazer, pour rien !
On est en droit de se révolter, on est en droit de manifester pacifiquement. On veut juste que le peuple soit avec nous, que le gouvernement nous entende, qu’on arrête, mais qu’on arrête de nous laisser crever la dalle (17) ! On a des enfants, on a un avenir, on n’est pas là par hasard. On veut juste survivre, on veut que l’Etat arrête de se gaver (18) et qu’il nous en laisse un petit peu.

Des explications :
1. une vie de labeur : une vie de travail. Le mot labeur présente le travail comme quelque chose de difficile, pas comme quelque chose où on peut s’épanouir. On parle souvent de « dur labeur ».
2. des pestes brunes : des fascistes, des gens d’extrême droite
3. feignant : paresseux
4. boucler les / ses fins de mois : terminer le mois sans être à découvert financièrement.
5. Y en a marre ! : On en a assez, ça suffit, on ne supporte plus (familier)
6. un pourri : quelqu’un qui est corrompu et qui ne respecte aucune valeur. C’est une insulte.
7. Jusqu’à la trogne : cela signifie : complètement. Normalement, on dit jusqu’au trognon, c’est-à-dire le cœur d’un fruit.
8. Bosser : travailler (familier)
9. mettre les gens à la porte : licencier les gens. C’est plus fort que le verbe licencier.
10. En avoir ras le cul = en avoir assez. La version intermédiaire, un peu plus polie, est : en avoir ras le bol.
11. Qu’ils vont taxer… : Cette phrase est incorrecte, il faut employer le subjonctif pour exprimer son souhait : Qu’ils aillent taxer…
12. on n’y arrive plus : on ne s’en sort plus.
13. J’ai pas encore rien acheté : il y a téléscopage entre deux formulations, ce qui arrive souvent à l’oral : Je n’ai pas encore acheté de jouets ou Je n’ai encore rien acheté.
14. Être à découvert : quand on n’a plus d’argent sur son compte bancaire. Dans ce cas, on a à payer des agios. On dit : Je suis à découvert. / J’ai un découvert de 100€.
15. mettre le paquet : mobiliser tous les moyens possibles pour obtenir quelque chose. (argot)
16. Où c’est qu’on va ? : question très orale, à la place de la forme correcte : Où est-ce qu’on va ?
17. Crever la dalle : mourir de faim. (argot)
18. se gaver : normalement, cela signifie manger énormément, plus que nécessaire. Ici, elle exprime l’idée que l’Etat fait payer trop d’impôts.

Les émissions sont à écouter iciet ici.

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4 responses to “Vivre décemment, pas survivre”

  1. Rick Ellis says :

    Bonjour Anne,

    Merci de ce billet sur les gilets jaunes, un mouvement qui me semble sans précédent en France. Face à ce qui ressemble de plus en plus à un « plan d’austérité » pour eux, on voit que ces gens en ont marre, à un tel point qu’ils sont dans la rue pour en parler directement : sans « représentant », sans organisation formelle. D’un côté, c’est étonnant que le mouvement dure déjà des semaines ; d’autre côté, pas si étonnant que ça. A mes yeux, c’est un indice de plus de l’écart entre la France des grandes villes, du TGV, et du président actuel et « l’autre France » qui est loin d’être aussi mobile (faute de moyens, de proximité, de transport en commun, etc.) et qui sait bien que, sans se battre pour ses propres intérêts, elle risque de se trouver encore plus isolé, et oublié. C’est à cette dernière, y compris ses gilets jaunes, que je donne toute ma solidarité.

    Je t’embrasse,

    Rick

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  2. Anne says :

    Merci pour ce commentaire très intéressant et détaillé. Contente de te voir passer par ici ! Je ne sais pas ce qui va se passer dans les semaines ou les mois à venir car il y a beaucoup de problèmes qui ne sont pas réglés bien sûr. Les primes annoncées ne suffisent pas. Le smic reste ce qu’il est, car sinon, c’est toute la hiérarchie des salaires qui devrait être changée. Bref, c’est une drôle de situation, de transition, mais vers quoi ?
    Ton français, lui, m’a l’air d’aller parfaitement bien. Bravo ! De bonnes lectures à me / nous conseiller ?
    Je t’embrasse
    Anne

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  3. Rick Ellis says :

    Bonjour Anne,

    C’est une réponse bien tardive, je le sais, mais je m’en permets car effectivement j’ai deux livres à recommander. Le premier est « Le Lambeau » du journaliste Philippe Lançon (éditions Gallimard), qui raconte merveilleusement bien son long chemin de reconstruction (de son visage, et plus largement de sa vie) suite à l’attentat chez Charlie Hebdo, où il était gravement blessé. Le deuxième est « La tache » de Philip Roth (éditions Gallimard), le roman du géant de la littérature américaine traduit en français avec grand soin par Josée Kamoun. C’est marrant que je lises Philip Roth pour la première fois et j’ai choisi le texte traduit en français plutôt que de lire l’original ; ce dernier aurait été plus facile, sans doute ! Mais bon, c’est pas la facilité de ma langue maternelle qui m’attire, c’est plutôt l’aventure de la langue étrangère que je cherche toujours à maîtriser. Du coup ça m’a mené à l’édition française du roman, où Philip Roth dévoile « l’Amérique scandalisée » et la force destructrice de son côté puritain, en plein folie à l’époque de Bill Clinton.

    J’ai aussi des nouvelles à te dire mais on est déjà bien loin des gilets jaunes ! Je t’enverrai donc un mail (e-mail) pour raconter le reste.

    N.B. Merci infiniment de ton compliment sur mon français, je peux même pas te dire à quel point cette « validation » compte pour moi.

    Très belle journée à toi, Anne,
    Je t’embrasse,

    Rick

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  4. Anne says :

    Bonjour Rick,
    Moi non plus, je ne réponds pas tout de suite ! Merci pour ce témoignage sur des livres que tu as aimés.
    Je n’ai pas encore lu Le Lambeau, mais ça va venir! Comme disent les gens sur instagram, il est dans ma PAL. (Je n’ai pas de pile de livres, juste une liste, dans la tête ou sur mon téléphone!)

    En revanche, j’ai lu La Légèreté, de Catherine Meurisse, qui aurait dû se trouver chez Charlie ce matin-là. Un très bel album, sur le sens de la vie, de l’art. Et aussi dans le même ordre d’idée, le beau livre très sobre d’Aurélie Silvestre, Nos 14 novembre, qui a perdu l’homme de sa vie et le père de ses enfants comme elle le désigne, « mort sous les balles des terroristes » au Bataclan.

    J’ai lu The Human stain, en anglais car je ne lis jamais un livre en anglais dans une traduction française! J’avais découvert Philip Roth avec American Pastoral et I married a communist. J’ai beaucoup aimé ces trois romans. Avais-tu lu l’interview de Philip Roth par François Busnel dans la revue America, publiée en France (et en français) tous les trois mois depuis l’élection de Trump ? Je ne sais pas si on trouve encore ce numéro ( n° 6, été 2018). Bon, je l’ai, donc pas de problème si tu veux la lire un jour!

    Bonne journée à toi
    Anne

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